« Playlist », de Séverine Girard-Leleu
Il y a des livres qui racontent une histoire et d’autres qui nous racontent un peu nous-mêmes. Avec Playlist, Séverine Girard-Leleu nous entraîne dans un récit où les existences se croisent, où les blessures se répondent, où les femmes se découvrent à travers ce qu’elles vivent, ce qu’elles taisent et ce qu’elles espèrent encore. Un roman choral, profondément humain, qui pourrait presque avoir été imaginé par Claude Sautet, tant il accorde d’importance à ces petites choses de la vie derrière lesquelles se dissimulent les grandes questions de l’existence. Et, au milieu de tout cela, une évidence : nous avons tous un sablier, mais le sable ne s’écoule pas pour chacun de la même manière.
La vie, cette drôle de musique dont personne ne connaît la dernière note. Séverine Girard-Leleu est née à Chalon-sur-Saône en 1971. Éducatrice spécialisée depuis 1996, elle connaît professionnellement ce que les existences humaines peuvent avoir de fragile, de compliqué, mais aussi de formidablement résistant. Et puis, un jour, la maladie est venue frapper à sa propre porte. Un cancer, à 52 ans. De ces événements qui interrompent brutalement la conversation que nous entretenons avec notre avenir.
Mais Playlist n’est pas, à proprement parler, un roman autobiographique. Certes, Séverine Girard-Leleu a puisé dans son expérience personnelle, mais elle a également emprunté à celles de ses amies, à leurs histoires, à leurs épreuves, à leurs façons d’aimer, de souffrir, de tenir debout et de continuer à vivre. Elle a fait de ces fragments d’existence une matière romanesque, donnant à ses personnages une profondeur qui ne relève pas d’une seule vie, mais de plusieurs.
C’est toute la singularité de cette démarche. L’autrice n’a pas simplement entrepris de raconter ce qui lui était arrivé. Elle a ouvert son histoire à celles des autres. Et ce faisant, elle a transformé une expérience individuelle en une aventure collective, dans laquelle chacune apporte sa voix, sa sensibilité, ses contradictions et ses propres vérités.
On croirait parfois retrouver Claude Sautet. Il y a quelque chose de très sautetien dans cette manière d’aborder les relations humaines. On pense à Vincent, François, Paul… et les autres, à Un cœur en hiver, à ces personnages qui parlent de tout et de rien alors que l’essentiel se joue ailleurs, dans un silence, une hésitation, une parole maladroite, un regard qui se dérobe. Chez Claude Sautet, la vie ne se résume jamais à ce qui arrive aux personnages. Elle est aussi constituée de ce qui aurait pu leur arriver, de ce qu’ils ont renoncé à vivre, de ce qu’ils imaginent encore possible. Les destins s’entrecroisent, se soutiennent, se contrarient. Personne ne détient à lui seul le sens de l’histoire. C’est cette parenté d’esprit que l’on peut retrouver dans le projet de Playlist. Aïna, le personnage central, voit ses certitudes bouleversées par un cancer du sein. Elle avait une famille, une maison, une existence construite au fil des années. Elle pensait, comme nous le pensons presque tous, que demain serait à peu près la continuation d’aujourd’hui. Jusqu’à ce que la maladie vienne lui rappeler que l’avenir n’a jamais signé de contrat avec personne.
Alors Aïna écrit. Elle confie à un carnet ses souvenirs, ses blessures, ses désirs, ses peurs, tout ce qui n’avait peut-être jamais trouvé sa place dans les conversations ordinaires. Autour d’elle gravitent sa fille, ses amies, d’autres femmes encore. Chacune porte une histoire particulière, une manière singulière de composer avec l’existence. Ce n’est pas seulement le parcours d’une femme malade. C’est un ensemble de vies qui se répondent, comme autant d’instruments participant à une même partition sans nécessairement jouer la même mélodie.
Ce que la maladie révèle de la vie. Nous vivons avec une étrange conviction : celle de disposer du temps. Nous organisons nos journées, nous différons nos projets, nous remettons certaines conversations à plus tard. Nous imaginons des vacances, des retrouvailles, des réconciliations. Nous avons même inventé cette expression merveilleusement présomptueuse : « Quand j’aurai le temps. »
Et puis, parfois, un diagnostic vient changer la signification de ces quatre mots. La maladie ne modifie pas seulement le rapport au corps. Elle bouleverse le rapport aux autres, à l’amour, au couple, à la maternité, aux souvenirs, aux regrets. Elle change la valeur des choses. Ce qui semblait essentiel devient accessoire, ce qui paraissait insignifiant acquiert soudain une importance considérable.
Mais il serait trop simple de réduire cette transformation à une opposition entre un avant insouciant et un après douloureux. La vie n’est jamais aussi docile. Elle continue d’offrir des joies au milieu des inquiétudes, des désirs au milieu des renoncements, des découvertes au milieu des pertes. Et c’est peut-être là que réside la dimension profondément humaine de Playlist : ne pas enfermer ses personnages dans ce qui leur arrive, mais leur laisser la liberté d’être davantage que leurs épreuves.
Une femme ne se résume pas à sa maladie. Pas davantage qu’à son couple, à ses enfants, à son travail ou à son passé. Elle demeure un être de possibilités, même lorsque certaines portes se ferment. D’autres peuvent encore s’ouvrir, parfois là où personne ne songeait à les chercher.
Un roman choral, parce que personne ne vit véritablement seul. La vie individuelle est une drôle de construction collective. Nous sommes faits de nos propres expériences, naturellement, mais aussi de celles des autres. Une rencontre peut modifier une trajectoire. Une confidence peut changer un regard. Une amitié peut rendre supportable ce qui paraissait insurmontable.
Dans Playlist, les personnages féminins ne semblent pas être de simples accompagnatrices du destin d’Aïna. Ils participent à la compréhension de ce qui lui arrive, tout en apportant leurs propres interrogations. C’est précisément ce qui donne son sens au roman choral : aucune existence n’est totalement isolée, aucune histoire ne se suffit entièrement à elle-même. Il y a là une réflexion intéressante sur la solidarité, mais également sur la transmission. Nous transmettons bien davantage que des connaissances, des biens ou des souvenirs. Nous transmettons des façons de regarder le monde, d’affronter l’adversité, de concevoir l’amour, d’accepter ou de refuser ce que l’existence nous impose. Et ces transmissions ne suivent pas toujours le chemin attendu. Une fille peut apprendre à sa mère, une amie peut révéler à une autre ce qu’elle n’osait pas s’avouer, une rencontre imprévue peut éclairer des années de certitudes. La vie, finalement, n’est pas un récit écrit à l’avance. C’est une œuvre collective dont chacun découvre les pages à mesure qu’il les tourne.
Le sablier, ou l’inégalité devant le temps. Il existe une injustice fondamentale dont nous parlons rarement, peut-être parce que nous sommes impuissants à la corriger : nous ne disposons pas tous du même temps. On aime à répéter que les journées comptent vingt-quatre heures pour tout le monde. C’est parfaitement exact et profondément trompeur. Car le temps de l’horloge n’est pas celui de l’existence. Une heure d’attente peut sembler interminable, une heure de bonheur disparaître en un instant. Une année peut être pleine de promesses ou d’angoisses. Certains envisagent sereinement les décennies à venir quand d’autres apprennent à penser leur avenir de consultation médicale en consultation médicale. Nous possédons tous un sablier. Mais son étranglement n’est pas identique pour chacun. Pour les uns, le sable paraît s’écouler lentement, presque généreusement. Pour d’autres, il semble se précipiter, comme si une main invisible avait décidé d’accélérer le mouvement. Et pourtant, dans tous les cas, le sable s’écoule.
C’est peut-être la plus grande question que soulève un livre comme Playlist. Non pas seulement combien de temps nous reste-t-il, mais qu’allons-nous faire du temps dont nous disposons ? Qu’allons-nous choisir de vivre, de partager, de dire, de réparer ou d’inventer ? Car la vie comporte une part définitive, celle de ce qui a eu lieu et ne peut être effacé, mais aussi une part de possible, celle qui demeure à construire. Entre les deux se trouve cet espace incertain où s’exerce notre liberté.
Écrire pour ne pas laisser la maladie raconter toute l’histoire. Il faut enfin s’arrêter sur la place de l’écriture. Aïna prend un carnet et commence à déposer des mots sur ce qu’elle traverse. Ce geste, apparemment modeste, est loin d’être anodin. Écrire, c’est mettre un peu d’ordre dans le désordre des émotions. C’est donner une forme à ce qui nous échappe. C’est aussi reprendre possession d’une parole que les circonstances risquent de confisquer. Lorsqu’on est malade, on devient facilement un dossier, un diagnostic, un protocole, une succession de résultats et de rendez-vous.
Le corps occupe toute la scène et la personne risque de passer au second plan, l’écriture lui restitue sa place. Elle ne guérit pas nécessairement, elle n’efface ni la peur ni la douleur, mais elle permet de ne pas abandonner aux événements le monopole du récit. Elle rappelle que, même lorsque nous ne choisissons pas ce qui nous arrive, nous conservons parfois la possibilité de choisir ce que nous en faisons.
C’est également ce qu’a entrepris Séverine Girard-Leleu en devenant romancière. À partir de son expérience et de celles de femmes qui l’entourent, elle a choisi de fabriquer une histoire où la vie ne se laisse pas réduire à ses accidents.
Et si chacun de nous possédait sa propre playlist ? Le titre du roman mérite à lui seul que l’on s’y attarde. Une playlist rassemble des morceaux différents, des rythmes, des voix, des émotions. Certaines chansons nous accompagnent longtemps, d’autres ne font que passer. Il y a celles que nous écoutons en boucle, celles que nous avions oubliées et qui reviennent soudain, celles que nous ne supportons plus et celles qui continuent de nous bouleverser après des années. Nos existences ne sont-elles pas construites de la même manière ? Il y a les rencontres qui nous ont façonnés, les amours qui nous ont portés, les blessures qui ont laissé leur empreinte, les instants de bonheur dont nous ignorions, sur le moment, qu’ils deviendraient des souvenirs précieux.
Et puis il y a les morceaux que nous n’avons pas encore entendus. Playlist, publié chez Books on Demand et proposé au prix de 10,99 euros, s’inscrit dans cette littérature de l’intime qui cherche moins à produire des événements spectaculaires qu’à explorer ce que les événements ordinaires ou extraordinaires font aux êtres humains. À travers son projet romanesque, Séverine Girard-Leleu nous invite à considérer la vie dans toutes ses dimensions : ce qu’elle a de définitif, ce qu’elle conserve de possible et ce qu’elle recèle encore de potentiel.
Et puisque nous avons commencé avec Claude Sautet, terminons avec une image de cinéma. Imaginons une table autour de laquelle des amis discutent, plaisantent, se disputent, se réconcilient. Chacun croit connaître les autres, chacun ignore pourtant une partie de ce qu’ils traversent. La caméra s’éloigne doucement. Les conversations continuent. La vie aussi.
Le sable s’écoule, certes. Mais tant qu’il en reste dans le sablier, rien n’interdit de changer la musique. Une playlist à écouter absolument en la lisant. Moi j’ai adoré en le lisant d’une traite. A lire absolument.
Gilles Desnoix



