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mardi 20 octobre 2026 à 04:52

L’avenir a-t-il cessé d’être une promesse ?



Il fut un temps où l’avenir semblait aller de soi. Non qu’il fût certain, ni que les hommes fussent plus heureux, mais parce qu’une conviction largement partagée animait les gouvernants et une grande partie des populations : demain pouvait être meilleur qu’aujourd’hui. Et, surtout, il appartenait à la société de rendre cette amélioration possible. Aujourd’hui, nous parlons toujours de l’avenir. Peut-être même davantage qu’autrefois. Mais nous n’en parlons plus de la même manière. Nous évoquons les risques, les crises, les dettes, le climat, les retraites, la précarité, les conflits, les générations futures. Nous cherchons moins à décrire ce que nous allons construire qu’à déterminer ce que nous pourrons préserver. Comment sommes-nous passés d’un avenir à conquérir à un avenir dont il faudrait se protéger ? C’est la question que s’est posée la rédaction de Montceau News. Elle a tenté d’y répondre par une étude partant de la fin de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Pour comprendre cette transformation, il faut revenir à 1945, puis s’arrêter sur une période charnière, celle des années 1970, et notamment sur une année particulièrement révélatrice : 1979. Mais il faut aussi se poser une autre question, peut-être plus fondamentale : avons-nous cessé de progresser, ou avons-nous perdu la conviction que le progrès devait nécessairement bénéficier à tous ?

1945 : le futur devient une responsabilité politique. Avant 1945, les hommes ne vivaient évidemment pas sans penser à l’avenir. Les Lumières, la Révolution française, les utopies socialistes, les mouvements ouvriers, les progrès scientifiques du XIXᵉ siècle avaient déjà placé le devenir de l’humanité au cœur de leurs préoccupations. Mais après deux guerres mondiales, la crise économique des années 1930, les totalitarismes et les génocides, quelque chose change d’échelle. Il ne s’agit plus seulement d’espérer le progrès. Il faut l’organiser. La création des Nations unies, les institutions de Bretton Woods, les politiques de reconstruction, les systèmes de protection sociale et les engagements internationaux en faveur des droits humains traduisent cette volonté. L’État n’est plus seulement chargé de gouverner le présent. Il doit aussi préparer les conditions économiques, sociales et politiques de l’avenir. Cette ambition n’est ni universelle ni dépourvue de contradictions. Le monde reste divisé par la guerre froide, les conflits coloniaux, les dictatures et les inégalités. Les femmes ne bénéficient pas des mêmes libertés que les hommes, et les promesses de prospérité restent très inégalement réparties entre les pays. Mais dans une grande partie du monde industrialisé, et particulièrement en Europe occidentale, trois idées vont progressivement structurer une vision du futur : l’abondance, la concorde et l’émancipation.

L’abondance : produire davantage pour vivre mieux. La première promesse est matérielle.

Il faut reconstruire les villes, les usines, les infrastructures, développer l’agriculture, l’énergie, les transports, les logements, la santé et l’éducation. La croissance économique n’est pas seulement recherchée pour elle-même. Elle doit permettre l’amélioration des conditions de vie.

En France, les Trente Glorieuses illustrent cette transformation. Entre 1950 et 1973, la croissance économique dépasse en moyenne 5 % par an. Les ménages accèdent progressivement à des équipements et à un confort autrefois réservés à une minorité. L’abondance devient une promesse sociale : les enfants pourront vivre mieux que leurs parents. L’ouvrier peut espérer que son fils poursuivra des études. La famille modeste peut envisager d’accéder à la propriété. Les progrès médicaux allongent l’espérance de vie. Les protections collectives réduisent certains risques de l’existence. L’idée centrale est que l’enrichissement général doit permettre une amélioration largement partagée. Il ne s’agit pas seulement de produire davantage de richesses. Il s’agit de faire en sorte que cette production supplémentaire élargisse les possibilités d’existence de la population. C’est là une différence essentielle avec certaines conceptions contemporaines du progrès : la performance économique ne constitue pas, à elle seule, la finalité. Elle est aussi un moyen au service d’une ambition sociale. Bien entendu, cette abondance repose sur une consommation croissante de ressources naturelles, des pollutions et des déséquilibres mondiaux que l’on commence seulement à mesurer.

Mais l’avenir demeure associé à une idée dominante : l’expansion des possibilités.

La concorde : empêcher le retour des catastrophes. La deuxième promesse est politique et sociale.

Après 1945, la concorde ne signifie pas la disparition des conflits. Elle traduit plutôt la volonté de leur donner des règles et des institutions. À l’échelle internationale, les Nations unies doivent contribuer à prévenir les guerres. La construction européenne doit rendre progressivement impensable un nouvel affrontement entre les anciennes puissances ennemies. À l’intérieur des États, le dialogue social, les négociations collectives, la protection des salariés et les politiques redistributives cherchent à rendre les antagonismes moins destructeurs. Les intérêts du patronat et du salariat demeurent différents. Les luttes sociales restent vives. Mais l’idée progresse qu’une société ne peut durablement prospérer si une partie importante de sa population demeure exclue des bénéfices du développement. Le compromis social devient ainsi l’un des instruments du progrès. Il repose sur une conviction : les intérêts particuliers peuvent s’opposer sans que disparaisse pour autant la possibilité d’un intérêt commun.

C’est une dimension importante de cette époque. Le progrès n’est pas seulement considéré comme une addition de réussites individuelles. Il doit permettre à des groupes sociaux différents de se reconnaître dans une même perspective d’amélioration. Il serait excessif d’idéaliser cette période. La guerre d’Algérie, les répressions politiques, les affrontements sociaux et la persistance des discriminations rappellent que la concorde était davantage un horizon qu’une réalité accomplie.

Cependant, elle occupait une place importante dans la manière de penser l’avenir.

L’émancipation : le progrès ne devait pas être seulement individuel. La troisième promesse est peut-être la plus fondamentale. L’abondance devait améliorer les conditions matérielles. La concorde devait rendre possible la coexistence. Mais l’émancipation devait permettre à chacun de ne plus être prisonnier de sa naissance. L’accès à l’école, à la formation, à la culture, à la santé, à l’emploi et aux droits sociaux devait progressivement réduire les déterminismes. Il s’agissait de permettre aux individus de devenir plus libres grâce à des moyens collectifs. C’est là une distinction essentielle.

L’émancipation individuelle existait naturellement. Chacun aspirait à améliorer son existence, à choisir son métier, à fonder sa famille, à s’affranchir des contraintes. Mais la société reconnaissait, au moins dans ses ambitions, qu’une liberté réelle ne pouvait dépendre uniquement des capacités personnelles.

Pour qu’un individu puisse s’émanciper, encore fallait-il que la collectivité lui en donne les moyens. Cette conviction n’empêchait ni les inégalités ni les injustices. Elle donnait néanmoins une direction à l’action publique. L’avenir n’était pas seulement une affaire privée. Il constituait un projet commun. Et c’est précisément cette articulation entre le progrès de chacun et le progrès de tous qui va progressivement se fragiliser.

Les années 1970 : les premières fissures dans la promesse. La rupture ne survient pas brutalement en 1979. Dès le début des années 1970, plusieurs transformations remettent en cause les certitudes de l’après-guerre. La fin du système monétaire de Bretton Woods, le choc pétrolier de 1973, l’inflation et la montée du chômage fragilisent le modèle de croissance. La publication du rapport Les Limites à la croissance, en 1972, introduit dans le débat public une interrogation nouvelle : une croissance matérielle indéfinie est-elle compatible avec les ressources limitées de la planète ? Pour la première fois avec une telle audience internationale, la poursuite du progrès économique est ouvertement confrontée à ses conséquences à long terme. Parallèlement, les transformations industrielles commencent à modifier les perspectives professionnelles. La croissance ne garantit plus automatiquement le plein emploi. L’élévation des qualifications ne suffit plus à assurer la progression sociale de tous. Une inquiétude nouvelle apparaît : et si les générations suivantes ne bénéficiaient pas nécessairement d’une existence meilleure ? Cette interrogation trouve une expression culturelle spectaculaire en 1977. Au Royaume-Uni, les Sex Pistols popularisent le slogan « No Future », notamment dans leur chanson God Save the Queen. Le mouvement punk exprime alors, dans un pays marqué par la crise économique, le chômage et les tensions sociales, une défiance radicale envers les institutions et les promesses faites à la jeunesse. Il serait historiquement faux d’y voir le sentiment de toute une génération. Mais ces deux mots sont révélateurs. Les mouvements contestataires des années 1960 avaient souvent revendiqué un autre avenir, une autre société, une émancipation plus complète.

Le cri punk traduit, lui, une défiance envers la promesse même d’un avenir désirable. Il ne s’agit plus seulement de contester la manière dont la société organise le futur. Il s’agit de douter de sa capacité à en offrir un. Le « No Future » n’a pas créé cette rupture. Il en constitue l’un des symptômes les plus saisissants.

1979 : quand l’avenir devient aussi une responsabilité. Pourquoi retenir 1979 ? Parce que cette année concentre plusieurs transformations majeures qui ne procèdent pas toutes de la même logique, mais dont les conséquences vont durablement modifier notre rapport au futur. Un second choc pétrolier intervient. Margaret Thatcher arrive au pouvoir au Royaume-Uni. Aux États-Unis, la Réserve fédérale engage, sous la présidence de Paul Volcker, une politique monétaire restrictive destinée à combattre l’inflation. Les priorités économiques évoluent : la maîtrise des prix, la compétitivité, la rentabilité et les équilibres financiers prennent une importance croissante. Cela ne signifie pas que tous les gouvernements abandonnent immédiatement les politiques sociales. En France, par exemple, l’alternance de 1981 ouvre d’abord une nouvelle phase de réformes sociales avant le tournant de la rigueur de 1983. Il ne s’agit donc pas d’une rupture uniforme, décidée partout au même moment.

Mais la conception du progrès commence à changer. L’abondance n’apparaît plus comme une progression assurée. La concorde sociale doit composer avec un chômage durable. L’émancipation par l’emploi et l’élévation générale du niveau de vie devient moins prévisible. Le futur cesse progressivement d’apparaître comme une amélioration presque naturelle du présent. Deux autres événements de 1979 méritent une attention particulière. Cette année-là, les Nations unies organisent l’Année internationale de l’enfant. La réflexion sur les droits et la protection des enfants prend une dimension internationale nouvelle, préparant notamment la Convention relative aux droits de l’enfant adoptée en 1989. Mais il serait historiquement inexact d’affirmer que la protection de l’enfance naît en 1979 : la Déclaration de Genève de 1924 et celle des Nations unies de 1959 l’avaient précédée.

La même année, le philosophe Hans Jonas publie Le Principe responsabilité. Son raisonnement introduit une interrogation fondamentale : puisque les capacités techniques de l’humanité sont désormais susceptibles de compromettre les conditions mêmes de la vie future, la responsabilité morale ne peut plus se limiter aux conséquences immédiates de nos actes. Nous devons aussi répondre de ce que nous laisserons aux générations qui ne sont pas encore nées.

Voilà une transformation intellectuelle considérable. Pendant les décennies précédentes, la question dominante était : comment offrir davantage à nos enfants ? Une autre interrogation prend désormais une importance croissante : comment éviter de leur transmettre un monde dégradé ? La protection de l’avenir ne remplace pas instantanément la promesse de progrès. Les deux conceptions coexistent. Mais elles ne conduisent pas nécessairement aux mêmes choix politiques. L’une cherche à augmenter les possibilités. L’autre insiste sur la nécessité de préserver les conditions de leur existence. Et c’est précisément ici que commence une contradiction qui traverse encore notre époque.

Le progrès continue, mais son partage ne va plus de soi. Il serait faux de prétendre que le progrès s’est arrêté à la fin des années 1970. Depuis cette période, les connaissances scientifiques ont connu des avancées considérables. La médecine a amélioré la prévention et le traitement de nombreuses maladies. L’informatique, les communications, les transports et les technologies ont profondément transformé nos possibilités d’action. La production mondiale de richesses a continué d’augmenter. L’extrême pauvreté a reculé à l’échelle mondiale sur plusieurs décennies, même si les progrès demeurent très inégaux et connaissent des ralentissements ou des reculs selon les périodes et les régions. Les libertés personnelles ont également progressé dans de nombreux domaines.

Le progrès n’a donc pas disparu.

Mais il faut distinguer trois choses : produire du progrès, en répartir les bénéfices et construire une perspective commune à partir de ces bénéfices. Ce ne sont pas des phénomènes identiques.

Une société peut devenir plus riche sans réduire toutes ses inégalités. Elle peut produire davantage de connaissances sans assurer à chacun les moyens de les comprendre ou de les utiliser. Elle peut multiplier les possibilités de communication sans renforcer nécessairement la qualité des relations sociales. Elle peut aussi accroître les libertés individuelles sans garantir à tous les conditions matérielles permettant de les exercer. Autrement dit, le progrès peut se poursuivre tout en se dissociant de certaines de ses finalités sociales. Mais il y a peut-être quelque chose de plus profond encore.

Nous n’avons pas cessé de produire du progrès. Nous avons progressivement perdu la conviction que ce progrès devait nécessairement constituer un destin partagé. C’est cette transformation qui mérite d’être interrogée. Pendant les décennies de reconstruction et de croissance, une grande partie de l’action publique reposait sur l’idée que l’enrichissement économique, l’élévation des qualifications et le développement des protections collectives devaient contribuer à l’amélioration générale des conditions d’existence. Cette conviction ne garantissait pas la justice sociale. Mais elle donnait au progrès une finalité collective explicite. À mesure que les priorités économiques se transforment, l’efficacité, la compétitivité, l’adaptation et la performance prennent davantage de place.

La question n’est plus toujours de savoir comment l’amélioration des capacités collectives permettra à chacun de vivre mieux. Elle devient aussi celle de savoir comment chaque individu pourra tirer parti des transformations en cours. Le progrès demeure, mais sa traduction en progrès social partagé n’est plus considérée comme acquise. Et surtout, elle n’apparaît plus nécessairement comme la responsabilité première de la collectivité. Ce n’est pas seulement une transformation économique. C’est un changement dans la conception même de l’avenir.

De l’émancipation collective à la responsabilité individuelle. À partir des années 1980, les transformations économiques et sociales favorisent progressivement une autre manière de considérer l’individu. L’emploi devient moins stable dans certains secteurs. Les parcours professionnels se diversifient. Les protections collectives sont réorganisées. La concurrence internationale transforme les territoires industriels. L’individu est de plus en plus invité à devenir responsable de son employabilité, de sa formation, de sa retraite, de sa santé financière et de sa capacité d’adaptation.

Il ne suffit plus d’avoir un métier : il faut savoir en changer, il ne suffit plus d’acquérir une qualification : il faut continuellement la renouveler, il ne suffit plus de travailler : il faut anticiper les risques d’interruption de son activité. Cette évolution comporte aussi des possibilités nouvelles. Les libertés personnelles progressent dans de nombreux domaines. Les femmes gagnent en autonomie juridique, professionnelle et sociale. Les choix de vie se diversifient. Les normes familiales et culturelles deviennent moins contraignantes pour une partie de la population. Il serait donc faux de parler d’une disparition générale de l’émancipation. En revanche, une tension apparaît entre deux formes de liberté. L’émancipation collective cherche à modifier les conditions sociales qui limitent les individus. L’émancipation personnelle cherche à donner à chacun les moyens de réussir à l’intérieur de ces conditions. Ces deux démarches peuvent se compléter. Mais lorsque la seconde prend toute la place, le risque est de transformer les difficultés collectives en responsabilités individuelles. Le chômage devient alors un problème d’employabilité. La précarité, un défaut d’anticipation. L’échec scolaire, un manque d’effort. La pauvreté, une insuffisance d’adaptation. Ces explications peuvent contenir une part de vérité dans certaines situations individuelles. Elles deviennent insuffisantes lorsqu’elles prétendent rendre compte, à elles seules, de phénomènes sociaux structurels. Et surtout, elles changent profondément le rapport à l’avenir. Celui-ci n’est plus nécessairement ce que nous préparons ensemble, mais ce que chacun doit apprendre à affronter.

Une société fragmentée parce qu’elle ne partage plus le même horizon ? Nous parlons souvent de la fragmentation de nos sociétés. Les catégories sociales, les générations, les territoires, les communautés et les sensibilités politiques semblent avoir de plus en plus de difficultés à se reconnaître dans une perspective commune. On attribue fréquemment cette situation à l’individualisme, aux réseaux sociaux, aux transformations culturelles ou aux oppositions identitaires.

Mais une autre hypothèse mérite d’être examinée. Et si cette fragmentation était aussi la conséquence de l’affaiblissement d’un projet collectif ? Lorsqu’une société propose un horizon d’amélioration largement partagé, les intérêts particuliers peuvent s’opposer tout en conservant une perspective commune. Les salariés et les employeurs peuvent s’affronter sur le partage des richesses tout en reconnaissant l’intérêt d’un développement économique dont chacun attend quelque chose.

Les générations peuvent avoir des aspirations différentes tout en pensant participer à une progression générale. Les territoires peuvent connaître des situations inégales tout en espérant bénéficier d’une politique d’aménagement et de solidarité. Mais lorsque la conviction d’un progrès partagé s’affaiblit, chacun peut être tenté de défendre prioritairement sa situation, ses acquis, son identité ou son appartenance. Il ne s’agit pas d’affirmer que les intérêts particuliers seraient apparus récemment. Ils ont toujours existé. La différence pourrait résider dans la difficulté croissante à les inscrire dans un projet commun. La fragmentation serait alors à la fois une cause et une conséquence de cette évolution.

Moins nous croyons à un avenir partagé, plus nous cherchons à sécuriser notre avenir personnel.

Et plus chacun cherche à préserver sa propre situation, plus il devient difficile de construire une perspective collective. Le cercle peut progressivement se refermer.

Nous voici devant un paradoxe : une société qui protège davantage mais rassure moins.

Jamais nos sociétés n’ont disposé d’autant de connaissances scientifiques, de moyens techniques, de capacités de production et d’instruments pour anticiper les risques. Pourtant, la confiance dans l’avenir ne découle pas automatiquement de ces progrès. Nous avons développé des systèmes de prévention, des réglementations sanitaires, des assurances, des dispositifs de sécurité, des politiques environnementales et des instruments de gestion des crises. Mais l’accumulation des protections ne suffit pas à produire une perspective commune. Pourquoi ? Parce que protéger n’est pas nécessairement émanciper. Protéger consiste à empêcher qu’une situation se détériore. Émanciper consiste à permettre qu’elle s’améliore, en élargissant les capacités réelles des individus.

Les deux sont nécessaires. Mais une société qui ne se donne plus pour horizon que la limitation des risques peut finir par ne plus savoir quel progrès elle souhaite accomplir.

La jeunesse cristallise cette contradiction. Nous lui demandons d’étudier plus longtemps, de développer ses compétences, d’être mobile, autonome, adaptable et responsable. Nous lui demandons également de contribuer à réparer les déséquilibres économiques, sociaux et environnementaux hérités des générations précédentes. Mais quelle promesse collective lui faisons-nous en retour ? Celle d’une vie meilleure ? D’une place dans la société ? D’un travail qui permette de vivre dignement ? D’une possibilité réelle de participer aux décisions qui détermineront son existence ? Ou seulement celle de devoir apprendre à gérer un monde incertain ? Le « No Future » de 1977 exprimait une révolte contre une promesse devenue peu crédible aux yeux de certains jeunes. Près d’un demi-siècle plus tard, la question demeure, mais sous une forme plus diffuse : comment croire en l’avenir lorsque la société elle-même paraît hésiter sur celui qu’elle souhaite construire ?

L’avenir n’a pas disparu. C’est notre manière de le partager qui a changé. Il serait tentant de conclure que tout allait mieux autrefois. Ce serait une erreur historique. Les décennies d’après-guerre furent aussi celles de fortes hiérarchies sociales, de discriminations, de conflits armés, de contraintes morales et d’un développement économique dont nous connaissons désormais les conséquences écologiques. De même, les décennies suivantes ont apporté des conquêtes considérables en matière de droits, de libertés individuelles, de médecine, de connaissances et de reconnaissance des différences.

Le véritable problème n’est donc pas d’opposer un passé idéal à un présent dégradé. Il est de comprendre ce qui s’est déplacé dans notre conception du progrès. Entre 1945 et la fin des années 1970, une grande partie des politiques publiques des pays industrialisés reposait sur la conviction que la croissance, la solidarité et l’éducation pouvaient améliorer collectivement les conditions d’existence. Depuis, la nécessité de maîtriser les risques, de s’adapter aux contraintes et de préserver les équilibres occupe une place beaucoup plus importante. Le progrès matériel se poursuit, mais sa traduction en progrès social partagé n’est plus considérée comme acquise. Et l’individu, devenu plus libre dans certains de ses choix, peut aussi se retrouver plus seul devant les conséquences de ceux-ci. Nous touchons ici à une question politique et philosophique fondamentale : une société peut-elle encore produire une espérance commune si elle ne propose à chacun que la responsabilité de son propre destin ? L’avenir n’est pas seulement ce qui arrivera demain. Il est aussi ce que nous décidons aujourd’hui de rendre possible ensemble. Peut-être avons-nous tellement appris à nous prémunir contre les catastrophes que nous avons quelque peu oublié de nous demander ce que nous voulions construire. Et voilà bien une étrange victoire du progrès : disposer de moyens toujours plus considérables pour préparer demain, tout en éprouvant toujours plus de difficultés à imaginer ce que demain pourrait avoir de meilleur.

 

Car, finalement, ce n’est peut-être pas l’avenir qui nous manque.

C’est la conviction qu’il pourrait encore être une aventure collective.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Organisation des Nations unies (ONU), Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), Organisation internationale du travail (OIT), Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Banque mondiale, Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), Ministère de l’Économie et des Finances, Fonds monétaire international (FMI), Club de Rome, Hans Jonas, Jean Fourastié, Robert Castel, Ulrich Beck, Pierre Rosanvallon, François Dubet, Hartmut Rosa, Sex Pistols, Institut national de l’audiovisuel (INA), London Museum, Encyclopédie Larousse, Persée.

 

 

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