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samedi 17 octobre 2026 à 05:05

Attali, Minc, Macron : quand les découvreurs désavouent leur découverte



Depuis plusieurs mois, et plus encore ces dernières semaines, Jacques Attali et Alain Minc multiplient les déclarations sévères sur Emmanuel Macron et son bilan présidentiel. Le second va jusqu’à le qualifier de pire président de la Ve République. Ces jugements auraient quelque chose d’assez ordinaire dans le débat politique s’ils ne venaient de deux hommes qui ont contribué, chacun à leur manière, à l’ascension de celui qu’ils critiquent aujourd’hui.

Pour permettre aux lecteurs de Montceau News de se faire une idée un peu plus éclairée de ces prises de position, nous avons choisi de confronter leurs déclarations d’hier à celles d’aujourd’hui, de retrouver ce qu’ils admiraient, ce qu’ils espéraient et ce qu’ils condamnent désormais. Non pour distribuer les bons et les mauvais points, mais pour comprendre ce que ces évolutions révèlent du président, de ses anciens soutiens et, peut-être, de cette singulière faculté qu’ont parfois les grands connaisseurs du pouvoir à découvrir après coup ce qu’ils n’avaient pas tout à fait voulu voir auparavant.

Il est des désillusions qui méritent que l’on s’y attarde, surtout lorsqu’elles frappent des hommes dont la profession, ou presque, consiste à voir plus loin que les autres. Jacques Attali et Alain Minc, deux figures de l’intelligence économique et politique française, deux habitués des antichambres du pouvoir, deux conseillers de présidents et de grands patrons, portent aujourd’hui sur Emmanuel Macron des jugements particulièrement sévères. Alain Minc l’a même qualifié, dans un entretien au quotidien espagnol El País, en octobre 2025, de pire président de la Ve République. Jacques Attali, sans reprendre exactement cette formule, dénonce désormais ses erreurs politiques, ses insuffisances économiques et sa manière de gouverner. Jusque-là, rien que de très ordinaire : les soutiens d’hier deviennent les critiques d’aujourd’hui. Sauf que ces deux-là ne sont pas de simples électeurs déçus. Ils ont contribué à l’ascension de celui dont ils dressent maintenant un bilan accablant. Et cela change sensiblement la nature de la question. Car si Emmanuel Macron mérite, selon eux, tant de reproches, que penser de ceux qui avaient si bien reconnu en lui les qualités d’un grand président ?

Au commencement était l’intelligence, du moins, celle qu’on lui prêtait. Jacques Attali connaît Emmanuel Macron depuis les travaux de la commission pour la libération de la croissance française, installée en 2007 sous Nicolas Sarkozy. Le jeune inspecteur des finances y participe comme rapporteur adjoint. Attali apprécie son intelligence, sa rapidité, sa capacité à comprendre les mécanismes économiques et à penser les transformations nécessaires. Alain Minc, de son côté, participe à son introduction dans le monde des affaires, notamment chez Rothschild. Tous deux appartiennent à ces réseaux où l’on repère les futurs dirigeants avant même que les électeurs aient entendu prononcer leur nom. Ils voient en Macron un homme capable de dépasser les vieux affrontements partisans, de moderniser l’économie et de redonner à la France une place centrale en Europe. Pour Attali, il pourrait incarner une partie des transformations qu’il préconise depuis des années. Pour Minc, après l’échec de son candidat préféré Alain Juppé, Macron représente une possibilité crédible de renouvellement politique et de consolidation européenne. En janvier 2017, Alain Minc annonce qu’il votera Macron. En janvier 2018, dans Le Parisien, il le compare à Bonaparte Premier consul. La référence est flatteuse : l’autorité, la vitesse, la réforme, la capacité à imposer une direction à un pays réputé difficile à gouverner. En novembre 2019, Jacques Attali souligne lui aussi les réussites du premier quinquennat : réformes engagées, attractivité retrouvée, entrepreneuriat encouragé, confiance des investisseurs. Voilà donc un président intelligent, audacieux, libre des appareils et capable de décider. Il faut toutefois rappeler qu’Attali regrettait déjà, en 2016, l’insuffisance de vision politique du candidat en devenir et que Minc avait pris ses distances avant la présidentielle de 2022, choisissant Valérie Pécresse. Leur enthousiasme n’a donc jamais été parfaitement uniforme ni éternel.

Hier, l’audace ; aujourd’hui, l’imprudence. Hier, l’indépendance ; aujourd’hui, la solitude. C’est ici que la comparaison devient intéressante. Ce que les deux hommes admiraient hier ressemble singulièrement à ce qu’ils reprochent aujourd’hui. La capacité de Macron à décider rapidement ? Elle devient une tendance à décider seul. Sa liberté à l’égard des partis ? Elle se transforme en absence de relais politiques solides. Son aptitude à bousculer les habitudes institutionnelles ? Elle débouche, selon Minc, sur la dissolution de juin 2024, dont les conséquences ont profondément déstabilisé la vie parlementaire. Son intelligence exceptionnelle ? Elle se serait accompagnée d’une difficulté à écouter les autres, à accepter la contradiction et à reconnaître les limites de son propre jugement. L’homme qui devait dépasser les partis se retrouve confronté à une Assemblée fragmentée. Celui qui devait réconcilier les Français avec la politique voit s’approfondir les tensions et la défiance.

Alain Minc distingue d’ailleurs le premier quinquennat, dont il conserve une appréciation relativement favorable, du second, qu’il condamne beaucoup plus sévèrement. La dissolution constitue pour lui une rupture décisive. Il reproche à Macron d’avoir pris un risque institutionnel majeur sans disposer des moyens politiques d’en maîtriser les conséquences. Il lui reproche également sa gestion des gouvernements successifs et sa difficulté à composer avec un Parlement dont il ne contrôle plus la majorité. Il ne s’agit donc pas simplement d’une déception économique : c’est une remise en cause de sa manière d’exercer le pouvoir.

Mais la question mérite d’être retournée. Lorsque Minc admirait Bonaparte Premier consul, quelle place accordait-il à la négociation, aux contre-pouvoirs, aux compromis et à la patience démocratique ? On ne peut pas célébrer sans réserve la puissance de décision d’un homme et s’étonner ensuite qu’il décide parfois sans ceux qui voudraient le conseiller. La comparaison napoléonienne relevait sans doute davantage de l’image que du programme institutionnel. Elle n’en révèle pas moins une certaine fascination pour le dirigeant capable de s’imposer par ses qualités personnelles.

Hier, le réformateur ; aujourd’hui, l’homme des occasions manquées. Chez Jacques Attali, la déception prend une coloration davantage économique et intellectuelle. En 2019, il saluait les transformations engagées et la confiance retrouvée. En 2026, il dénonce les déséquilibres budgétaires, les réformes insuffisantes et l’absence d’une stratégie d’ensemble. Il estime que Macron n’a pas conduit assez loin les changements nécessaires, notamment dans l’organisation de l’État, les dépenses publiques et les structures économiques. Il lui reproche aussi une écoute insuffisante et une mauvaise appréciation de certaines évolutions politiques, notamment de la progression du Rassemblement national. Ce changement de jugement appelle cependant une précision. Les résultats économiques d’un pays ne se résument ni à l’attractivité des investissements ni au niveau du déficit public. Il est possible d’avoir favorisé l’emploi ou l’investissement tout en laissant se dégrader les comptes publics. Les crises sanitaire et énergétique ont également pesé lourdement sur les finances nationales. Mais elles n’expliquent pas à elles seules toutes les décisions budgétaires prises depuis 2017. Il faut donc distinguer les réussites constatées, les déséquilibres persistants et les choix qui ont pu contribuer aux unes comme aux autres. Surtout, Attali ne semble pas avoir changé fondamentalement de doctrine économique. Il continue de défendre une transformation structurelle de l’économie française. Ce qu’il reproche à Macron, c’est moins d’avoir adopté une orientation contraire à la sienne que de ne pas avoir suffisamment réalisé les transformations espérées. Le président qui devait accomplir les réformes devient celui qui n’est pas allé assez loin. Ce n’est pas exactement une conversion intellectuelle ; c’est aussi la déception d’un homme qui ne retrouve pas dans les résultats du pouvoir l’ambition qu’il avait projetée sur son titulaire.

Et si le problème venait aussi de ceux qui choisissent les hommes providentiels ? Il faut maintenant déplacer légèrement le regard. Car la question n’est plus seulement de savoir si Macron a déçu Attali et Minc, mais pourquoi ces deux connaisseurs du pouvoir avaient placé tant d’espoirs en lui. Leurs parcours montrent une préférence pour les dirigeants capables de comprendre rapidement les enjeux, de maîtriser les mécanismes économiques, de décider et de transformer. Ce sont des qualités réelles et nécessaires. Mais suffisent-elles pour gouverner une démocratie ? Savoir lire un bilan comptable n’apprend pas nécessairement à entendre une colère sociale. Maîtriser les dossiers européens ne garantit pas la compréhension des réalités territoriales. Et être capable de convaincre quelques grands dirigeants économiques n’assure pas de pouvoir entraîner durablement des millions de citoyens. Le paradoxe est d’autant plus intéressant qu’en 2017, Attali saluait chez Macron un libéralisme assumé et une volonté de combattre les rentes. Minc voyait en lui un authentique Européen. Ils valorisaient donc des orientations politiques précises, mais aussi une méthode : celle d’un dirigeant affranchi des appareils traditionnels. Or les partis, les syndicats, les associations, les élus locaux et les corps intermédiaires ne sont pas seulement des obstacles que l’on contourne pour aller plus vite. Ils sont aussi les instruments par lesquels une société exprime ses contradictions, négocie ses désaccords et construit des compromis. Les considérer principalement comme des freins expose à découvrir un jour que l’on a supprimé, avec les obstacles, une partie des moyens de gouverner.

On touche ici à une question de fond : ont-ils confondu la capacité de conquérir le pouvoir avec celle de l’exercer durablement ? Emmanuel Macron a démontré en 2017 une aptitude remarquable à saisir une conjoncture politique et à construire une majorité électorale. Mais conquérir le pouvoir, gouverner avec une majorité et continuer à gouverner lorsqu’on l’a perdue sont trois exercices différents. Le troisième exige précisément ce que les deux premiers permettent parfois d’éviter : la patience, le compromis, la délégation et l’acceptation de ne plus décider seul. Il serait pourtant trop facile d’accuser les deux conseillers d’aveuglement. Attali avait formulé des réserves dès 2016. Minc avait alerté, dès 2018, sur le risque d’une présidence estimée mais peu aimée, puis s’était éloigné avant 2022. Ils avaient donc perçu certains dangers. Leur erreur éventuelle ne réside pas dans une incapacité totale à les identifier, mais dans l’importance qu’ils leur ont accordée au regard des qualités qu’ils admiraient. Quant à leurs critiques actuelles, elles ne sont pas nécessairement invalidées par leurs enthousiasmes passés. Changer d’avis devant des faits nouveaux relève aussi de l’honnêteté intellectuelle. Encore faut-il expliquer pourquoi les raisons d’espérer d’hier se sont transformées en motifs de condamnation.

La responsabilité des conseillers s’arrête-t-elle à la porte de l’Élysée ? Ni Jacques Attali ni Alain Minc n’ont été élus pour gouverner. Ils ne sont donc pas responsables des décisions prises par Emmanuel Macron. Mais ils ont participé à sa reconnaissance, à sa promotion et à sa légitimation dans des cercles d’influence. Leurs analyses ont contribué à construire l’image d’un homme exceptionnellement préparé à diriger le pays. Cette responsabilité intellectuelle mérite, elle aussi, d’être examinée. D’autant que l’influence n’est pas toujours étrangère au jugement. Dans l’enquête publiée par Le Monde le 30 septembre 2026, Minc raconte avoir progressivement constaté qu’il ne parvenait plus à peser sur les décisions présidentielles. Attali dénonce également cette certitude de Macron de pouvoir se passer des autres. Il ne serait pas sérieux d’en déduire que leur sévérité résulte d’une simple blessure d’amour-propre. Mais il serait tout aussi naïf d’oublier que les relations entre conseillers et dirigeants mêlent souvent convictions, attentes, proximité personnelle et capacité d’influence. Au fond, les deux hommes posent involontairement une question qui les concerne autant que celui qu’ils critiquent : comment des esprits aussi avertis peuvent-ils accorder tant de confiance aux qualités individuelles d’un dirigeant sans s’assurer suffisamment de son aptitude à faire vivre une intelligence collective ? La réponse tient peut-être à une conception du pouvoir dans laquelle l’homme capable de penser juste serait naturellement capable de gouverner juste. Or la politique ne se réduit pas à la pertinence d’un raisonnement. Elle consiste aussi à faire accepter des décisions, à écouter ceux qui les contestent et à reconnaître que l’intérêt général ne se décrète pas depuis un bureau, aussi prestigieux soit-il. Reste enfin une dernière distinction. Alain Minc et Jacques Attali expriment des jugements sur la présidence Macron, mais ces jugements ne constituent pas, à eux seuls, une démonstration historique qu’elle serait la pire de la Ve République. Une telle comparaison exigerait des critères identiques pour tous les présidents, prenant en compte les circonstances, les résultats économiques et sociaux, les institutions, les libertés publiques et la place internationale de la France. Leurs déclarations renseignent donc autant sur leurs attentes et leurs désillusions que sur le bilan présidentiel lui-même.

Finalement, une question de clairvoyance… et de rétroviseur. Voilà donc deux hommes qui avaient reconnu chez Emmanuel Macron une intelligence exceptionnelle, une ambition considérable et une capacité rare à conquérir le pouvoir. Ils constatent aujourd’hui, chacun à sa manière, que ces qualités n’ont pas garanti les résultats qu’ils espéraient. Peut-être avaient-ils raison sur ses capacités et sous-estimé ses limites. Peut-être aussi avaient-ils davantage reconnu en lui le président qu’ils souhaitaient voir apparaître que celui qu’il allait devenir. La différence est considérable. Car reconnaître un homme qui veut le pouvoir ne signifie pas nécessairement reconnaître un homme qui saura quoi en faire. Et reconnaître après coup les défauts de celui que l’on a soutenu ne dispense pas de s’interroger sur les qualités qu’on lui avait prêtées. Il reste aux grands conseillers un avantage appréciable sur les présidents : lorsque leurs prévisions sont démenties, ils peuvent toujours publier une nouvelle analyse. Le président, lui, conserve son bilan. Les conseillers conservent leur plume. Et les citoyens, qui n’avaient demandé ni à être les sujets de l’expérience ni à en payer toutes les conséquences, conservent le droit de se demander qui, dans cette affaire, avait vraiment vu venir quoi.

Dans le bassin minier, on sait depuis longtemps qu’avant de vanter les richesses d’une mine, mieux vaut vérifier ce qu’il y a vraiment au fond du puits. Attali et Minc, eux, semblent avoir découvert le grisou après avoir recommandé d’y descendre ! Et puis le quotidien des gens est suffisamment impacté pour que la question sur la qualification du président et de ses 2 mandats passe un peu au-dessus des têtes du simple quidam. Pourtant on dit aussi que « chat échaudé craint l’eau froide ».

À force de conseiller les princes, on finit parfois par oublier que ce sont les peuples qui vivent avec les décisions.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Le Monde, 15 mai 2017, 28 février 2017, 29 août 2019, 30 septembre 2026 ; Le Parisien, 21 janvier 2018 et 12 janvier 2022 ; RTL, 22 janvier 2017 ; El País, 15-16 octobre 2025 ; Jacques Attali, travaux de la Commission pour la libération de la croissance française, 2008, et « Prendre la France au sérieux », 2026 ; L’Opinion, entretien avec Jacques Attali, 21 novembre 2019.

 

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