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dimanche 11 octobre 2026 à 04:04

Le paradoxe du progrès dissocié  



 

Nous produisons des richesses, découvrons des traitements, multiplions les moyens d’information et de communication. Pourtant, l’insécurité matérielle, les difficultés d’accès aux soins, la défiance et la solitude persistent. Ces contradictions ont un point commun : nous augmentons nos capacités sans garantir leur transformation en bénéfices partagés. Appelons cela le paradoxe du progrès dissocié.

Il y a quelque chose de déroutant dans notre époque. Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de connaissances et de moyens pour améliorer son existence. Et pourtant, cette puissance ne procure pas à chacun la sécurité, l’autonomie et la confiance qu’elle semblait promettre.

Nous savons communiquer instantanément, mais nous peinons à nous comprendre. Nous pouvons accéder à une quantité prodigieuse de connaissances, mais distinguer le vrai du faux devient un travail quotidien. Nous nous inquiétons pour nos enfants, sans parvenir à leur garantir un avenir suffisamment rassurant.

Ces contradictions ne prouvent pas que tout va plus mal. Elles posent une question plus précise : pourquoi l’augmentation de nos moyens ne produit-elle pas une amélioration correspondante de nos vies ?

Il faut distinguer le possible et le vécu. Le progrès dissocié désigne cette séparation entre deux mouvements : d’un côté, l’accroissement des capacités économiques, scientifiques et techniques ; de l’autre, leur traduction inégale, insuffisante ou parfois contrariée dans la vie des populations. Une découverte médicale constitue un progrès. Mais pour celui qui ne peut accéder au traitement, elle reste une possibilité extérieure à son existence. Une économie plus productive crée davantage de richesses. Mais un salarié dont les dépenses contraintes augmentent plus vite que le revenu peut continuer à s’appauvrir.

Il faut donc distinguer ce qu’une société sait faire de ce qu’elle permet réellement à chacun de vivre. Une maladie incurable révèle une limite de la connaissance. Une maladie curable dont le traitement demeure inaccessible révèle un problème d’organisation, de financement ou de répartition. Lorsque le possible progresse, certaines privations deviennent moins excusables.

Il faut avoir conscience que les crises ne frappent pas pareil tout le monde. La captation des gains est au cœur de cette dissociation. Elle prend une dimension particulièrement brutale lorsque les crises deviennent, pour certains, des occasions d’enrichissement. Pandémie, tensions d’approvisionnement, guerre en Ukraine, flambée énergétique : ces chocs ont entraîné des pertes d’activité, des dépenses supplémentaires et une dégradation du pouvoir d’achat pour de nombreux ménages. Dans le même temps, certains secteurs et détenteurs de capitaux ont bénéficié de gains exceptionnels. Selon une analyse publiée par Oxfam en janvier 2023, les 1 % les plus riches avaient capté 63 % de l’augmentation du patrimoine mondial entre décembre 2019 et décembre 2021. Il s’agit bien de patrimoine, notamment de la valeur des actifs, et non de salaires ou de richesses intégralement produites par les crises. Mais cette concentration montre combien les gains de cette période ont été inégalement distribués.

L’énergie fournit un exemple plus direct. L’Agence internationale de l’énergie a estimé que le revenu net mondial de la production pétrolière et gazière, avant impôts, avait atteint environ 4 000 milliards de dollars en 2022, un record. La flambée des prix qui alourdissait les factures alimentait simultanément des revenus exceptionnels chez les producteurs.

Cela ne signifie ni que toutes les entreprises ont gagné, ni que toute hausse des prix était artificielle. Les coûts d’approvisionnement ont réellement augmenté. Mais les crises peuvent aussi renforcer le pouvoir de ceux qui contrôlent une ressource indispensable et peuvent imposer leurs prix. La même crise devient alors une perte de pouvoir d’achat pour les uns et une source de richesse pour les autres. Certains réduisent le chauffage ; d’autres voient leurs revenus progresser grâce au prix de l’énergie.

La captation ne concerne donc pas seulement le partage des fruits de la croissance. Elle concerne aussi le partage des conséquences du malheur : qui supporte les pertes, qui reçoit les aides, qui conserve les gains et qui contribue ensuite à la réparation ?

Il faut être conscient qu’avoir accès n’est pas forcément pouvoir utiliser. Une autre contradiction vient de la confusion entre disponibilité et accès réel. Un traitement peut exister sans être abordable. Une formation peut être proposée sans être compatible avec un emploi ou la garde d’un enfant. Une démarche administrative peut être disponible en ligne sans être accessible à celui qui maîtrise mal l’écrit ou le numérique. En santé, l’OMS estime qu’environ 4,6 milliards de personnes n’étaient pas pleinement couvertes par les services essentiels en 2023, malgré une amélioration de la couverture depuis 2000. Le progrès existe ; son accès reste incomplet.

La même distinction éclaire l’éducation. Multiplier les contenus, les outils et les diplômes ne garantit pas leur appropriation. Apprendre demande du temps, de la continuité, de l’accompagnement et de l’attention. Les difficultés mesurées par PISA en mathématiques et en compréhension de l’écrit interrogent ces conditions ; elles ne permettent pas de déclarer que les jeunes seraient devenus globalement moins intelligents. Pour la langue également, l’apparition de mots nouveaux ne prouve pas que le vocabulaire de chacun s’enrichit. La question est celle des usages : encourageons-nous la précision, la nuance, l’argumentation, ou surtout la réaction rapide ? Une société peut élargir ce qu’elle offre tout en laissant intactes les difficultés qui empêchent de s’en saisir.

Nous pouvons être bien informés, très connectés, mais totalement fragilisés. La multiplication des moyens d’information a ouvert des possibilités extraordinaires. Elle a aussi facilité la circulation des contenus trompeurs, comme le souligne l’OCDE. Nous diffusons plus vite que nous ne vérifions. Une affirmation s’écrit en quelques secondes ; son contrôle peut demander plusieurs heures. Lorsque l’audience récompense l’émotion immédiate, la patience de l’enquête se trouve désavantagée. La confiance ne dépend donc pas seulement de la quantité d’informations disponibles, mais des règles qui organisent leur visibilité. Le lien social rencontre une difficulté comparable. Les outils permettent de joindre quelqu’un ; ils ne garantissent pas que l’on compte pour quelqu’un. L’OMS estimait en 2025 qu’une personne sur six était affectée par la solitude. Ce constat ne fait pas des réseaux sociaux sa cause unique, mais rappelle qu’une société connectée n’est pas automatiquement une société solidaire. La présence exige autre chose qu’un signal : du temps, des lieux de rencontre, une disponibilité réciproque. Ces conditions se construisent.

Réparer sans transformer ? Les aides sociales illustrent une contradiction souvent mal formulée. Leur persistance ne démontre pas leur inutilité. En France métropolitaine, les prestations sociales non contributives et les impôts directs ont réduit de 6,9 points le taux de pauvreté en 2022, selon la DREES. Mais empêcher une chute ne suffit pas toujours à permettre une sortie durable de la précarité. Une allocation ne peut, seule, rendre le logement abordable, restaurer la santé ou créer un emploi accessible. Une société peut ainsi consacrer des moyens importants à réparer ce que son fonctionnement continue de produire.

Il serait cependant faux d’effacer les progrès accomplis : la Banque mondiale estime qu’environ 1,5 milliard de personnes sont sorties de l’extrême pauvreté entre 1990 et 2022. La thèse du progrès dissocié doit expliquer les limites et les fragilités des améliorations, pas les nier.

Les responsabilités sont inégales, elles ne sont pas forcément une question de quantité mais de qualité des responsables. Ces contradictions se reproduisent lorsque chacun poursuit un objectif particulier sans que le résultat collectif soit garanti. Une décision peut être rentable pour une entreprise, avantageuse électoralement ou conforme à un indicateur administratif, tout en fragilisant la vie quotidienne. Les responsabilités ne sont pas équivalentes. Les gouvernants déterminent des règles, des budgets et des priorités. Les entreprises choisissent des prix et des investissements. Les administrations organisent les services. Les médias et les plateformes orientent la visibilité. Les citoyens participent, mais dans des conditions qu’ils ne maîtrisent pas entièrement. Dire que tout le monde est responsable risque de rendre invisibles ceux qui disposent du plus grand pouvoir de décision.

L’avenir de nos enfants révèle particulièrement ce problème. Notre inquiétude peut être sincère ; sa traduction politique exige des choix durables. Or les coûts d’une action sont souvent immédiats, tandis que ses bénéfices concernent des personnes qui ne votent pas encore.

Il faut dépasser le constat et remettre le progrès à sa place. Le progrès dissocié n’est pas une fatalité. Il oblige à évaluer autrement les réussites annoncées : qui bénéficie du gain ? Qui reste à l’écart ? Quelles conditions permettent de l’utiliser ? Quels dommages accompagnent sa production ? Un progrès devient pleinement social lorsqu’il améliore effectivement les conditions d’existence et renforce la capacité des personnes à choisir leur vie. Notre époque rend l’écart plus visible : nous savons davantage ce qui pourrait être fait. L’espoir grandit, mais la frustration aussi.

 

La thèse tient donc en une phrase : nous augmentons notre puissance d’agir sans garantir notre capacité à mieux vivre ensemble. Nous savons de mieux en mieux fabriquer les moyens du bonheur. Pour la livraison au plus grand nombre, en revanche, il semble qu’il manque encore quelques signatures.

 

Mais il faut aussi honnêtement se poser la question : et nous, qu’en faisons-nous ? Ce paradoxe dit aussi quelque chose de nous : de nos résistances, de nos résignations et de nos accommodements. Nous en percevons souvent les manifestations dans nos vies, sans toujours en comprendre les mécanismes communs. Nous souhaitons davantage de justice, mais jusqu’où sommes-nous prêts à soutenir les changements qu’elle exige, lorsqu’ils touchent nos habitudes ou nos avantages ? Cette interrogation ne doit pas confondre l’indifférence avec l’épuisement : celui qui peine à finir le mois n’a pas les mêmes moyens d’agir que celui qui décide de l’organisation économique. L’ampleur mondiale du problème peut nourrir un sentiment d’impuissance ; elle ne rend pourtant pas inutiles les décisions locales, les solidarités, les mobilisations et les choix démocratiques. Aucun individu, aucune commune, aucun pays ne peut tout résoudre seul, mais cette interdépendance devrait nous conduire à organiser l’action plutôt qu’à abandonner sa possibilité.

 

La question d’avenir est donc celle-ci : saurons-nous transformer notre conscience des contradictions en une volonté collective capable de modifier les règles qui les entretiennent ? Nos enfants hériteront de nos découvertes, mais aussi de nos renoncements. Il serait dommage de leur laisser des moyens extraordinaires, accompagnés de cette seule notice : « Nous savions, mais nous pensions que cela nous dépassait. »

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Oxfam, Agence internationale de l’énergie, Organisation mondiale de la santé, OCDE, DREES, Banque mondiale.

 

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