La société de la pensée assignée
Montceau News a voulu prendre un peu de recul. Derrière les polémiques qui se succèdent, les certitudes qui s’entrechoquent et les appartenances que l’on distribue à la volée, quelque chose semble se déplacer dans notre manière de vivre ensemble. Nous disposons de moyens considérables pour connaître le monde. Pourtant, dans le débat public, il devient parfois difficile de lui laisser toute sa complexité.
Nous avançons ici une hypothèse : celle de la société de la pensée assignée. Une société dans laquelle votre origine, votre profession, votre âge, votre vote ou une seule de vos déclarations servent à déterminer ce que vous pensez et ce que vous devriez penser. Cette hypothèse mérite une contradiction sérieuse. Car une réflexion qui prétend dénoncer les certitudes doit commencer par mettre les siennes à l’épreuve.
Chacun dans sa case, c’est l’assignation qui commence lorsque l’on cesse d’écouter un raisonnement pour chercher son étiquette. Vous défendez un service public ? Votre position sur l’impôt paraît déjà connue. Vous demandez de la sécurité ? On vous attribue une opinion sur l’immigration. Vous critiquez une décision de votre camp ? Votre fidélité devient suspecte. Vous nuancez ? On vous demande de choisir.
Ces exemples illustrent un mécanisme : une position particulière devient le signe d’une identité supposée complète.
Un avis suffit à vous attribuer tout un programme. Cette opération fait gagner du temps. Elle évite d’examiner les raisons, les circonstances et les contradictions. Elle permet aussi de distribuer les permissions de parole : celui-ci serait trop privilégié pour comprendre, celui-là trop peu instruit pour analyser, un autre trop engagé pour être crédible. L’expérience sociale éclaire pourtant une parole sans en fixer toute la valeur. Un ouvrier peut comprendre une question diplomatique ; un universitaire peut se tromper sur le travail ; un élu peut produire une analyse exacte ; un citoyen sans mandat peut révéler ce que les institutions ne voient plus.
La société de la pensée assignée transforme ces possibilités en exceptions suspectes.
Dans notre réalité contemporaine, beaucoup d’opinions, peu de mouvements. Le phénomène peut se dissimuler derrière une grande diversité apparente. Les chaînes, les plateformes, les partis et les groupes parlent sans cesse. Tout semble se discuter. Mais le nombre des opinions ne dit pas combien de déplacements sont possibles entre elles. Dans certains espaces, chacun peut parler longuement à condition de confirmer les convictions attendues. Le désaccord extérieur rassemble ; le désaccord intérieur inquiète. On applaudit l’indépendance chez l’adversaire qui rejoint nos conclusions, beaucoup moins chez l’ami qui s’en éloigne.
Une diminution de la liberté de circuler entre les idées, voilà le rétrécissement que nous proposons d’examiner. Une personne peut souhaiter davantage de redistribution et contester une dépense particulière. Défendre l’accueil et discuter de ses modalités. Soutenir une mobilisation et désapprouver certains de ses actes. Ces combinaisons demandent une explication. L’étiquette, elle, exige une cohérence immédiate.
Le vocabulaire est sous surveillance. Les mots permettent de distinguer. Entre un désaccord et une hostilité, entre une difficulté et une impossibilité, entre une responsabilité et une culpabilité, il y a de quoi penser et agir différemment. Lorsqu’un vocabulaire devient un ensemble de mots de reconnaissance, sa fonction change. Certains termes servent à signaler son camp ; d’autres à désigner celui de l’interlocuteur. Leur emploi déclenche un jugement avant que leur sens soit discuté. Un langage élaboré ne protège pas de cette fermeture. Les milieux diplômés ont leurs expressions obligatoires, leurs évidences et leurs sujets embarrassants. Une pensée peut être prisonnière d’un conformisme parfaitement bien formulé. À l’autre bout, une parole simple peut contenir une analyse précise. Encore faut-il accepter de l’entendre sans exiger d’abord le bon accent, le bon diplôme ou la bonne syntaxe.
Nous sommes confrontés à l’urgence de se prononcer. L’immédiateté renforce cette pression. Un événement survient ; il faut réagir, condamner, soutenir, partager. Le délai nécessaire pour vérifier peut être interprété comme une hésitation morale. L’opinion devient une obligation de présence. Se taire, même provisoirement, expose à ce que d’autres interprètent le silence. Les conditions sociales comptent ici. La fatigue, les horaires, l’insécurité matérielle ou le sentiment d’impuissance peuvent rendre difficile un travail patient de vérification. Mais les personnes disposant de temps et de ressources connaissent d’autres contraintes : réputation, carrière, fidélité au milieu, nécessité de conserver une audience.
Aucune couche de la population ne possède le monopole de la lucidité ou du conformisme.
Nous risquons ainsi de produire une société où les personnes sont davantage renseignées, tout en étant davantage contraintes dans la manière de manifester ce qu’elles savent.
Mais interrogeons-nous : si la complexité avait changé de place ? Cette lecture rencontre une objection importante : nous confondons peut-être la pensée des personnes avec ce que les dispositifs publics en montrent. Une intervention de quelques secondes ne permet pas de connaître un raisonnement entier. Un slogan rassemble sans prétendre toujours expliquer. Une colère exprime parfois une expérience longtemps ignorée. Conclure à la simplification des individus à partir de leurs seules expressions visibles serait précisément les enfermer dans une catégorie.
Le passé n’était pas un séminaire permanent, toutes les sociétés anciennes connaissaient les mots d’ordre, les fidélités obligatoires et les vérités indiscutables. Les familles, les Églises, les partis, les entreprises et les communautés locales pouvaient fortement encadrer les opinions. Le silence d’autrefois ne prouvait pas l’accord. Il pouvait traduire la peur, la dépendance ou l’absence de moyens pour prendre la parole. Aujourd’hui, des expériences autrefois peu audibles accèdent au débat. Elles peuvent y entrer sous une forme heurtée, incomplète, parfois excessive. Cela ne suffit pas à invalider leur contenu. Il faut donc se garder d’une nostalgie dans laquelle la pensée aurait été profonde tant que seuls quelques-uns pouvaient l’exprimer.
Est-ce que les appartenances peuvent ouvrir ou fermer ? Une communauté peut donner des mots à une expérience, transmettre des connaissances, permettre de se défendre et de participer à la vie collective. Un syndicat peut transformer une souffrance individuelle en analyse des conditions de travail. Une association peut faire reconnaître un problème oublié. Un groupe de jeunes peut découvrir la politique en se mobilisant pour une cause. L’appartenance devient une fermeture lorsqu’elle interdit les écarts. Mais elle peut aussi être la condition qui permet de commencer à penser et à parler publiquement. De même, refuser une parole présentée comme experte ne signifie pas nécessairement refuser le savoir. Cela peut être une demande de preuve, de transparence ou de confrontation avec l’expérience vécue. Le danger apparaît lorsque la méfiance devient automatique : si toute contradiction confirme le soupçon, aucune vérification ne reste possible.
Pourtant, la simplification est aussi nécessaire. Aucune société ne peut soumettre chaque décision à une enquête interminable. Nous utilisons des catégories, des résumés et des règles communes pour agir. Un article doit choisir. Un responsable doit trancher. Un citoyen ne peut pas devenir spécialiste de tous les dossiers. La question est donc celle des simplifications que nous acceptons : rendent-elles le problème accessible ? Conservent-elles les distinctions décisives ? Peuvent-elles être corrigées ? Nous devons accepter cette limite : la complexité n’a pas vocation à devenir une manière élégante de ne jamais décider.
En conséquence il faut défendre la mobilité de la pensée car la confrontation conduit à une proposition : mesurer la qualité d’un débat à la possibilité qu’il offre de déplacer son jugement. Nous comptons volontiers les opinions représentées. Nous pourrions aussi regarder ce qui arrive à une personne lorsqu’elle modifie la sienne. Peut-elle reconnaître un argument adverse sans être accusée de ralliement ? Désapprouver son camp sans être expulsée symboliquement ? Dire qu’elle ne sait pas ? Corriger une erreur sans que cette correction détruise toute sa crédibilité ? Ces questions donnent un contenu concret à ce que nous appellerons la mobilité de la pensée.
Il existe un droit au déplacement, ou il devrait exister. Les libertés d’opinion et d’expression existent. Leur exercice peut pourtant avoir un coût social élevé lorsque toute variation est interprétée comme une faute de loyauté. Défendre un droit au déplacement intellectuel serait d’abord une exigence de culture démocratique : laisser à chacun la possibilité d’apprendre quelque chose qui change son avis. Ce droit n’efface pas les responsabilités. Un dirigeant qui rompt un engagement doit l’expliquer. Une personne qui se contredit peut-être interrogée. Une erreur ayant des conséquences appelle une correction.
Mais il faut pouvoir distinguer l’opportunisme de la révision honnête. Autrement, nous fabriquons une incitation à maintenir une erreur : changer d’avis coûte plus cher que persister.
Une démocratie se fragilise lorsque la fidélité aux positions devient plus récompensée que la fidélité aux faits.
Voilà une expérience à introduire dans le débat, voici une pratique simple que pourraient adopter une rédaction, un conseil municipal, une association ou une émission. Lorsqu’une position est présentée, ajouter deux questions : Quel est le meilleur argument contre votre conclusion ? Quel fait vous conduirait à la revoir ? La première oblige à prendre l’objection au sérieux. La seconde distingue une conviction ouverte à l’examen d’une certitude devenue inaccessible.
On pourrait également examiner une proposition avant d’en révéler l’auteur, chaque fois que son origine n’est pas nécessaire à sa compréhension. Cela permettrait d’observer combien nos jugements changent lorsque l’étiquette apparaît. Ces pratiques ne constituent pas une solution universelle. Elles ouvrent un déplacement concret : faire porter une partie de l’attention sur les conditions de révision d’une opinion.
Il y a bien un pluralisme qui traverse les personnes. Le pluralisme concerne les partis, les médias et les institutions. Il concerne aussi chaque individu. Une personne peut être traversée par des aspirations qui ne s’alignent pas parfaitement : égalité et autonomie, solidarité et sécurité, attachement local et ouverture au monde. Le travail politique consiste à articuler ces tensions, à choisir et à expliquer les arbitrages. Exiger que chaque citoyen ressemble à un programme parfaitement homogène revient à mutiler cette réalité. La société de la pensée assignée veut des individus immédiatement reconnaissables. Une démocratie vivante doit accepter des personnes qui peuvent nous surprendre.
Alors, où se situe la bascule ? Nous ne pouvons pas affirmer que la France aurait uniformément cessé de réfléchir. L’hypothèse proposée porte sur une concurrence entre deux manières d’organiser la parole publique. L’une récompense la reconnaissance immédiate, la fidélité au groupe et la certitude affichée. L’autre permet l’enquête, l’explication et la correction. La bascule se produirait si la première rendait la seconde socialement trop coûteuse. Pour éprouver cette hypothèse, il faudrait suivre les possibilités réelles de désaccord interne, la place donnée aux corrections et la façon dont les médias, les organisations et les institutions accueillent les changements argumentés de position.
Nous apportons donc au débat une proposition qui peut elle-même être discutée : une société pense librement lorsque ses membres peuvent faire évoluer leurs convictions sans être enfermés dans leur identité passée. À force de demander à chacun de rester dans sa case, nous finirons peut-être avec des cases impeccables. Reste à savoir où nous mettrons les idées nouvelles.
Gilles Desnoix
Sources : Edgar Morin, Pierre Bourdieu, Bernard Lahire, Hartmut Rosa, Byung-Chul Han, Stuart Hall, Herbert Marcuse, James C. Scott, Jacques Rancière, CEVIPOF, CNRS, CORDIS — Projet SOCSEMICS



