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lundi 14 septembre 2026 à 04:19

La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu



Dans le bassin minier, septembre rouvre les clubs, les salles, les cartables… et quelques vieilles inquiétudes.

La Claudine est revenue de vacances depuis une semaine avec ses sandales encore pleines de sable, son sac rempli de linge à laver et sa faculté d’émerveillement légèrement chiffonnée par l’actualité. Elle a parcouru les nouvelles de la semaine et découvert un bassin minier en pleine rentrée : on y inaugure, on y expose, on y répète, on y manifeste, on y prépare des lotos et l’on continue même de discuter du nom de l’hôpital. Bref, la vie reprend. Avec ses rubans à couper, ses affiches à coller et ses problèmes que personne n’avait vraiment songé à emmener en vacances.

Rodin, le judo et les petits fours. À Sanvignes, Rodin et Camille Claudel s’installent à la bibliothèque grâce à une exposition itinérante. La Claudine trouve cela très bien. Elle n’a jamais compris pourquoi il faudrait habiter Paris pour rencontrer les grands artistes, ni pourquoi la culture devrait voyager uniquement en première classe. Que des sculptures, des dessins et des photographies viennent prendre l’air dans le bassin minier lui paraît même assez naturel. Après tout, ici aussi, on a longtemps modelé la matière, même si c’était davantage le charbon que le bronze. À Montceau, l’Embarcadère a présenté sa nouvelle saison culturelle. Des spectacles, des artistes, des découvertes, des émotions promises : septembre remet des lumières sur la scène au moment même où les jours commencent à raccourcir. C’est bien organisé. La Claudine se pose néanmoins une petite question, sans mauvaise pensée, ce qui, chez elle, constitue déjà un effort considérable : ceux qui n’osent jamais pousser la porte de l’Embarcadère savent-ils que cette programmation est aussi faite pour eux ? La culture appartient-elle vraiment à tout le monde ?

Ces associations qui apprennent à tomber… et à se relever. Partout dans le bassin minier, les associations font leur rentrée. Le judo remet les tatamis en place, le tennis de table déplie ses tables, le handball retrouve ses ballons, les harmonies accordent leurs instruments et les bénévoles ressortent les formulaires d’inscription qu’ils avaient pourtant juré, au mois de juin, de ne plus jamais regarder. La Claudine trouve cela rassurant. Pendant que le monde s’écharpe à coups de déclarations définitives, il reste encore des endroits où l’on apprend patiemment un geste, une règle, une mélodie ou simplement la présence des autres. Dans un club de judo, on apprend à tomber sans avoir honte, puis à se relever sans accuser immédiatement l’adversaire, l’arbitre, la mairie, Bruxelles ou les réseaux sociaux. Sur un terrain, on découvre que l’on ne gagne pas tout seul. Dans une harmonie, on comprend assez vite que jouer plus fort que son voisin ne rend pas nécessairement le morceau plus beau. Certaines réunions politiques gagneraient peut-être à commencer par quelques mois de pratique associative.

La Claudine connait bien les difficultés des associations, des familles des adhérents et licenciés qui transportent les jeunes le dimanche matin, qui tiennent la buvette, remplissent les demandes de subvention et consolent le trésorier ? En effet, pour faire vivre les activités, créer du lien social, il faut des femmes et des hommes pour accueillir, enseigner, conduire, arbitrer, accompagner et parfois simplement écouter. Ceux-là ne figurent pas toujours sur la photographie officielle. Il arrive même qu’ils n’y soient pas parce qu’ils sont partis chercher les clés, préparer le café ou installer les chaises.

La Claudine n’accuse personne. Elle constate seulement qu’il est demandé beaucoup aux associations : occuper les enfants, rompre l’isolement, intégrer les nouveaux habitants, maintenir les anciens en mouvement, animer les quartiers et fabriquer cette fameuse cohésion sociale dont les rapports officiels parlent avec tant d’aisance. Et dans le même temps elle constate qu’il est demandé beaucoup aux collectivités, budgets, matériels, personnels, locaux, assurances, adresse, etc. Dans le bassin minier, heureusement, elles continuent, enseignent, entraînent, répètent, organisent et recommencent. Non parce qu’ils pensent sauver le monde, mais parce qu’ils savent qu’un enfant attendu à l’entraînement, une personne âgée invitée à sortir ou un voisin accueilli autour d’une table, c’est déjà un petit morceau de société qui ne se défait pas. Heureusement, le bassin minier prépare aussi ses lotos, ses brocantes, ses reprises de football, de tennis de table et de handball, sa journée du cheval, sa paella dansante et même l’élection du prochain couple princier de Blanzy.

Vu de loin, tout cela peut sembler secondaire. Des cartons que l’on coche, des maillots que l’on ressort, des tables que l’on déplie, des casseroles trop grandes pour entrer dans une cuisine ordinaire. Pourtant, c’est peut-être là que se fabrique encore une part essentielle de la société. Dans ces salles communales, on croise des gens que rien n’aurait dû réunir. On y discute avec son voisin, on y prend des nouvelles d’une personne absente, on y vend des gâteaux pour financer un déplacement et l’on découvre qu’un enfant que l’on croyait timide sait marquer un but, jouer d’un instrument ou faire rire toute une salle.

Le lien social ne descend pas toujours d’un ministère accompagné d’un formulaire. Il arrive aussi avec une cafetière, un paquet de gobelets et quelqu’un qui demande : « Qui peut venir installer à huit heures ? » La Claudine se demande toutefois combien de temps ce petit miracle pourra reposer sur les mêmes épaules. Dans beaucoup d’associations, les bénévoles vieillissent, les responsabilités effraient, les règles se multiplient et les trésoriers deviennent une espèce presque aussi protégée que certains oiseaux migrateurs.

Des enfants nourris, des habitants transportés. À Saint-Vallier, un nouveau restaurant scolaire et un minibus ont été inaugurés. Certains trouveront peut-être cela moins spectaculaire qu’un grand projet architectural aux façades vitrées. Pourtant, un restaurant scolaire sert à nourrir les enfants et un minibus à transporter des personnes qui ne pourraient pas toujours se déplacer autrement. Ce sont de petites choses, en apparence seulement.

La politique locale, songe la Claudine, devrait peut-être être jugée plus souvent à cette hauteur-là : celle d’un enfant qui mange correctement à midi, d’une personne âgée qui peut sortir de chez elle ou d’une association qui dispose d’un véhicule pour emmener ses adhérents. Ce n’est pas grandiose. Cela ne produit pas nécessairement un discours de vingt minutes. Cela améliore simplement la vie.

L’hôpital soigne aussi ses inquiétudes. Pendant que les saisons culturelles et sportives reprennent, une autre programmation revient, elle aussi, avec une régularité remarquable : celle des mobilisations pour l’hôpital. La CGT appelle à manifester devant les établissements de Montceau, Mâcon et Paray-le-Monial. Manque de personnel, conditions de travail, avenir des services, accès aux soins : les motifs changent légèrement, mais la fatigue demeure. La Claudine ne sait pas établir un budget hospitalier. Elle ne saurait pas davantage organiser un service d’urgences, sauf peut-être pour y installer une cafetière plus solide. Mais elle sait compter les semaines nécessaires pour obtenir certains rendez-vous. Elle connaît aussi des soignants qui ne réclament ni statue ni médaille, seulement du temps pour accomplir correctement leur métier.

Elle s’interroge donc : jusqu’où peut-on demander à des personnels épuisés de compenser les insuffisances d’un système par leur dévouement ? À quel moment la vocation devient-elle une manière commode de ne pas payer les heures, de ne pas remplacer les absents ou de faire tenir un service avec du ruban adhésif administratif ? Il paraît que l’hôpital doit être plus « efficient ». Le mot est moderne, propre et suffisamment vague pour passer partout. La Claudine suppose qu’être efficient consiste à soigner davantage de monde avec moins de lits, moins de personnel et, si possible, moins de plaintes. C’est une ambition. Elle ne sait simplement pas si elle relève de la médecine ou de la prestidigitation. À Montceau, le CODEF poursuit parallèlement son combat autour du nom de l’hôpital Jean-Bouveri. L’administration elle-même continuerait à employer cette appellation dans plusieurs documents officiels. La Claudine en sourit, car l’administration possède parfois ce talent rare : démentir d’une main ce qu’elle écrit de l’autre.

Le nom compte. Jean Bouveri appartient à l’histoire ouvrière, sociale et politique de Montceau. Effacer un nom n’est jamais tout à fait neutre. Mais une autre question demeure derrière celle de la façade : que trouvera-t-on encore à l’intérieur de l’hôpital portant ce nom ?

La Claudine préférerait évidemment conserver les deux : Jean Bouveri sur le fronton et des services en état de fonctionner derrière les portes. Elle a toujours eu des exigences extravagantes.

De l’eau pour les voitures. La sécheresse continue de peser sur la Saône-et-Loire. Chacun est invité à économiser l’eau, ressource devenue suffisamment précieuse pour que l’on surveille les robinets, les jardins et les usages domestiques. Pourtant, les stations de lavage automobile bénéficient de dérogations sous certaines conditions. La Claudine comprend les arguments : il y a des entreprises, des emplois, des installations adaptées, parfois des systèmes de recyclage de l’eau. Il serait trop facile de résumer l’affaire en opposant la planète aux rouleaux de lavage. Elle se demande tout de même comment expliquer simplement la situation à celui qui regarde jaunir son potager pendant que la voiture du voisin ressort brillante comme une promesse électorale.

Peut-être faut-il apprendre à distinguer l’eau utile, l’eau économique, l’eau domestique, l’eau autorisée, l’eau interdite et l’eau bénéficiant d’une dérogation en trois exemplaires. La Claudine croyait jusqu’ici que l’eau mouillait tout le monde de la même manière. Elle découvre qu’elle possède, elle aussi, ses catégories administratives.

Dans le doute, elle ne lavera pas sa voiture. Cette décision héroïque correspond d’ailleurs assez exactement à ce qu’elle avait prévu avant même l’arrêté sécheresse. Mais la situation va s’améliorer.

La rentrée du réel. Ainsi va le bassin minier en cette semaine de septembre. Rodin arrive à la bibliothèque, les artistes remontent sur scène, les enfants découvrent leur nouveau restaurant scolaire et les associations rallument leurs cafetières. Dans le même temps, les soignants manifestent, l’hôpital interroge son avenir, l’eau manque et les bénévoles tentent de faire tenir la fraternité avec des moyens parfois comptés.

Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Sans doute les deux.

La Claudine se méfie autant des catastrophistes professionnels que des optimistes sur commande. Le bassin minier n’est ni condamné ni miraculeusement sauvé. Il vit. Il invente, il résiste, il inaugure, il proteste, il recommence. Il fait avec ce qu’il possède et, très souvent, avec ce qu’il ne possède plus.

Ce sont peut-être ces petits riens, un spectacle, un repas chaud, un minibus, une équipe de bénévoles, qui tiennent encore l’ensemble debout. Mais serait-il vraiment raisonnable de les considérer comme de simples décorations de la vie locale ? Et combien de temps pourront-ils remplacer ce qui manque ailleurs ?

La Claudine ira tout de même voir Rodin, applaudira les artistes, saluera les judokas et achètera peut-être un carton de loto. Elle n’espère pas gagner le gros lot : dans le bassin, réussir à maintenir les gens ensemble constitue déjà une sacrée quine.

 

Gilles Desnoix

 

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