Ces rencontres qui nous relèvent
Dans ces temps préélectoraux, la défiance s’installe et les appels à rejeter l’autre, voisin, étranger ou adversaire politique, envahissent peu à peu le discours quotidien. Les mots se durcissent, les différences deviennent des fautes et la colère tient trop souvent lieu de pensée. Il nous est donc apparu important, à Montceau News, d’interroger ce qui nous éloigne, mais surtout ce qui nous rapproche : l’empathie, la rencontre, la bienveillance et cette volonté fragile, mais essentielle, de continuer à faire société.
Comme je l’ai écrit à une amie dans les difficultés, rien n’est tout à fait dû au hasard dans les rencontres qui nous relèvent. Les belles âmes savent reconnaître celles qui leur ressemblent. Elles offrent une présence, un mot, une lumière quand le chemin s’assombrit. Mais si elles viennent à nous, c’est peut-être aussi parce que nous savons les accueillir. Car on reçoit souvent un peu de ce que l’on donne, ou de ce que l’on porte en soi. Et le réconfort partagé devient alors une douce façon de se sauver mutuellement.
Il existe des moments où la vie nous laisse presque sans voix. La peine est trop lourde, l’absence trop grande, l’avenir trop incertain. Nous continuons d’avancer parce qu’il le faut, avec cette dignité fragile de celles et ceux qui tiennent debout alors qu’intérieurement tout vacille. C’est souvent à cet instant précis qu’une personne s’approche. Elle ne possède ni remède miracle ni réponse définitive. Elle est simplement là. Elle écoute sans juger, comprend sans interroger, tend la main sans demander ce qu’elle recevra en retour.
L’empathie commence peut-être ainsi : par cette délicatesse qui consiste à faire une place en soi à la douleur de l’autre sans chercher à s’en emparer. Ce n’est pas ressentir exactement ce qu’il ressent, nul ne peut habiter entièrement le chagrin d’autrui, mais lui faire savoir qu’il ne le traversera pas seul. Parfois, une présence silencieuse répare davantage qu’un long discours. Une tasse de café partagée, un message envoyé au bon moment, une main posée sur une épaule peuvent devenir de petits abris contre la violence du monde.
Nous avons besoin de rencontrer les autres. Non pour combler à tout prix nos vides, mais parce que nous ne nous construisons jamais entièrement seuls. Nous nous découvrons dans le regard qui ne nous réduit pas, dans la parole qui nous encourage, dans l’amitié qui nous rappelle doucement qui nous sommes lorsque nous l’avons oublié. Chaque relation sincère ajoute une maille au tissu fragile de nos existences.
C’est aussi cela, faire société : accepter que le bonheur, la souffrance, la sécurité et la dignité des autres nous concernent. Une société ne tient pas seulement par ses lois, ses institutions ou ses frontières. Elle tient par des gestes minuscules, répétés chaque jour : laisser une place, écouter une inquiétude, secourir une fatigue, accueillir une différence, protéger une faiblesse. La fraternité n’est pas seulement une grande formule gravée au fronton des édifices. C’est une manière de se tenir les uns auprès des autres.
La peur, ce vieux commerce politique. Mais il existe un autre versant, plus sombre : celui de la défiance qui s’installe, de la peur que l’on entretient et de la colère à laquelle on finit toujours par désigner une cible. Lorsque l’avenir inquiète, que les fins de mois deviennent difficiles et que les institutions semblent lointaines, il est tentant de chercher un responsable suffisamment proche pour être montré du doigt et suffisamment différent pour être rejeté. La peur est alors transformée en instrument politique. Elle est une matière première peu coûteuse, facile à produire et malheureusement rentable dans les urnes. Il suffit de répéter que l’autre menace notre sécurité, notre identité, notre emploi, notre culture ou notre avenir. La nuance devient suspecte, le doute passe pour une faiblesse et celui qui refuse de haïr est parfois accusé de ne rien comprendre au réel.
Certains responsables politiques ne cherchent plus à apaiser les inquiétudes, mais à les cultiver. Ils surfent sur chaque fait divers, grossissent chaque tension, choisissent les mots les plus blessants et transforment toute difficulté en preuve d’un effondrement général. Ils ne proposent plus seulement un programme : ils fournissent un ennemi. C’est électoralement plus simple. Un projet oblige à expliquer ; un bouc émissaire n’exige que de désigner.
La presse et les réseaux sociaux ont également leur responsabilité. Toute la presse, bien entendu, ne se confond pas avec cette mécanique. Beaucoup de journalistes vérifient, contextualisent et résistent aux emballements. Mais la course à l’audience récompense trop souvent ce qui effraie, indigne ou divise. Une inquiétude expliquée retient moins longtemps l’attention qu’une menace proclamée. À force de montrer sans hiérarchiser, de répéter sans mettre en perspective et de commenter avant de comprendre, on peut finir par donner au fait exceptionnel l’apparence d’une règle générale.
La peur possède en outre un avantage redoutable : elle se propage plus vite que la confiance. La confiance se construit lentement, par des preuves et des expériences partagées. La peur, elle, tient parfois dans un titre, une image sortie de son contexte ou une phrase reprise mille fois. Elle entre sans frapper, s’installe dans les conversations et finit par nous faire regarder avec méfiance des personnes que nous ne connaissons même pas.
Quand la pensée se réduit à deux camps. Cette mécanique nourrit une forme de pensée unique, même lorsqu’elle prétend la combattre. Chaque courant affirme détenir seul la bonne lecture du monde. Chacun dispose de ses certitudes, de ses mots obligatoires, de ses indignations autorisées et de ses silences commodes. On ne demande plus : « Que s’est-il réellement passé ? » On demande immédiatement : « Dans quel camp es-tu ? »
Or les grands courants de pensée ont traversé l’histoire parce qu’ils proposaient des manières différentes de comprendre l’être humain, la liberté, la justice, l’égalité, la responsabilité ou le bien commun. Le libéralisme, le socialisme, le communisme, le conservatisme, l’écologie politique, l’humanisme, les traditions religieuses ou la pensée laïque ne se résument pas à quelques slogans jetés sur un plateau de télévision. Chacun porte ses lumières, ses contradictions, ses réussites et ses aveuglements. Penser suppose de les confronter, non de les transformer en uniformes de combat.
Pourtant, aux extrêmes, la politique se construit de plus en plus autour d’un adversaire absolu. Les uns voient partout l’étranger, le migrant, le musulman ou le supposé ennemi de l’identité nationale. Les autres peuvent être tentés de réduire des personnes entières à leur origine sociale, à leur religion supposée, à leur appartenance politique ou à leur position dans un conflit. Chacun choisit son coupable, constitue son tribunal et oublie que derrière les catégories demeurent des femmes et des hommes singuliers.
Des conflits lointains, tragiques et meurtriers, sont ainsi importés dans le débat français jusqu’à devenir des lignes de fracture entre nos propres concitoyens. La souffrance réelle de peuples pris dans la guerre mérite notre attention, notre compassion et une parole politique exigeante. Mais elle ne devrait jamais servir de prétexte pour assigner ici un voisin, un collègue ou un enfant à choisir un camp en raison de son nom, de ses origines ou de sa religion. Nous pouvons condamner les crimes, défendre les victimes et réclamer la paix sans importer les haines qui ont produit la guerre.
La France n’a rien à gagner à devenir le champ de bataille symbolique de conflits qui ne se déroulent pas sur son sol. Elle peut prendre position au nom du droit, de la dignité humaine et de la protection des populations sans demander à ses citoyens de reproduire ici les affrontements du dehors. La solidarité avec une victime n’oblige pas à haïr tout un peuple. La condamnation d’un gouvernement, d’une armée, d’un mouvement ou d’une idéologie ne peut justifier le soupçon porté sur chaque individu auquel on les associe.
Refuser cette vision binaire ne signifie pas renoncer à juger, à choisir ou à combattre l’injustice. Cela signifie seulement préserver notre capacité à distinguer les actes des personnes, les gouvernements des peuples, les croyances des croyants et les idées de ceux qui les cherchent encore. Entre l’adhésion aveugle et la détestation systématique demeure un vaste espace : celui de la pensée.
Retrouver les mots qui rapprochent. La première résistance consiste peut-être à retrouver des mots qui n’humilient pas. Les mots ne suffisent pas toujours, mais ils peuvent empêcher la blessure de devenir une fracture. Parler à quelqu’un plutôt que parler de lui, écouter avant de répondre, vérifier avant de partager, accepter de ne pas avoir raison sur tout : ces gestes paraissent modestes. Ils sont pourtant profondément politiques, au sens le plus noble du terme, parce qu’ils rendent de nouveau possible une vie commune.
La confiance ne suppose pas la naïveté. Elle ne consiste pas à croire que chacun est spontanément bon, que les intérêts disparaissent ou que les violences s’évanouiront sous l’effet d’une parole tendre. Elle consiste à refuser de considérer l’autre comme coupable avant même de l’avoir rencontré. Elle laisse ouverte la possibilité d’une discussion, d’une évolution et parfois d’une réconciliation.
Surtout, elle repose sur une certitude salutaire : nous ne sommes pas plus parfaits que l’autre. Nos convictions peuvent contenir des erreurs, nos indignations être sélectives et nos fidélités nous aveugler. Nous sommes tous capables d’injustice lorsque nous nous croyons absolument justes. Reconnaître notre propre fragilité ne diminue pas nos convictions ; cela les rend simplement plus humaines.
L’amour, lui, est moins bruyant que la haine. Il ne parade pas et ne promet pas de résoudre tous les problèmes. Il avance à pas feutrés, avec la patience de celles qui savent que les êtres ne se réparent pas sur commande. Aimer ne signifie pas tout excuser, tout accepter ni fermer les yeux. On peut aimer et poser des limites, aimer et combattre une injustice, aimer et dire non. Mais on le fait sans retirer à celui qui nous fait face son droit fondamental à demeurer un être humain.
Il est infiniment mieux d’aimer que de haïr, non seulement parce que l’amour est plus doux, mais parce qu’il est plus courageux. Haïr demande un ennemi ; aimer exige de reconnaître une personne. Haïr simplifie ; aimer oblige à comprendre. Haïr sépare ; aimer construit des passages là où la peur voulait dresser des murs.
Les belles rencontres ne surviennent peut-être pas tout à fait par hasard. Elles naissent d’une disponibilité secrète : celle d’un cœur capable de donner et d’un autre encore capable de recevoir. Les personnes qui nous relèvent découvrent parfois en nous une lumière que la peine avait voilée sans parvenir à l’éteindre.
Nous recevons aussi ce que nous avons semé, parfois longtemps auparavant et sans même le savoir. Une attention offerte revient sous une autre forme. Une main tendue autrefois devient celle qui nous retient aujourd’hui. Ainsi circulent la bonté, le courage et la tendresse, de visage en visage et de génération en génération.
Peut-être est-ce cela, finalement, une société humaine : des êtres imparfaits qui choisissent malgré tout de prendre soin les uns des autres. Nous ne pouvons pas dissiper toutes les ombres, mais nous pouvons refuser de les nourrir et préférer une main ouverte à un poing fermé. La haine sait parfaitement compter nos différences ; l’amour, lui, ne compte ni son temps ni ses gestes. Et puisque les élections nous demanderont bientôt de glisser un bulletin dans l’urne, tâchons au moins de ne pas y glisser toute notre peur avec.
Gilles Desnoix



