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lundi 7 septembre 2026 à 05:45

La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu.



 

Après deux mois d’absence, elle retrouve Montceau, son canal, sa fête foraine et les colonnes de Montceau News. Le monde ne va pas mieux, mais la Claudine, elle, va de nouveau pouvoir en dire du mal. Avec tendresse, évidemment. Eh oui, la Claudine est revenue. Pas bronzée comme une tranche de pain oubliée dans le grille-pain, pas davantage reposée au point de trouver le monde merveilleux, mais revenue. C’est déjà beaucoup. Elle a posé sa valise, rangé ses sandales, remis ses lunettes sur le bout de son nez et repris sa place devant l’actualité. Une place qu’elle n’avait d’ailleurs pas vraiment quittée : même en vacances, la Claudine garde toujours une oreille tournée vers la radio, un œil sur les journaux et les deux sourcils prêts à se lever.

Elle tient d’abord à saluer celles et ceux qui l’ont remplacée pendant l’été. Ils formaient un banc, et même un ban, particulièrement éclectique : le maître-nageur, le vieux monsieur du canal, la dame du marché, la mère courage, l’infirmière, le jardinier retraité, la femme engagée… et le lavoir. Des personnages différents par l’âge, les métiers, les origines et les parcours, mais réunis par une chose toute simple : ils avaient quelque chose à dire.

Pas forcément sur les grands équilibres géostratégiques de la planète. Plutôt sur le prix des courses, le travail qui use, les services publics qui s’éloignent, les fins de mois qui arrivent avant la fin du salaire, les enfants que l’on voudrait protéger et cette dignité que les difficultés écornent parfois sans jamais réussir à l’emporter.

La Claudine les a lus. Elle les a appréciés. Elle s’est même demandé, l’espace d’une seconde, si elle n’aurait pas mieux fait de prolonger ses vacances. Puis elle s’est reprise. Faut tout de même pas exagérer : laisser les autres dire ce qu’ils pensent, c’est très bien, mais la Claudine tient encore à dire ce qu’elle pense des autres.

L’été n’a pas pris de vacances. De loin, elle a suivi les grands feuilletons de l’été. Pas ceux où un héritier amnésique découvre que sa belle-mère est en réalité sa sœur jumelle. Les vrais. Ceux qui brûlent, tuent, déplacent et appauvrissent, avant d’être remplacés dans les journaux par le feuilleton suivant.

Elle a vu la France brûler. Plus de 96 000 hectares sont partis en fumée depuis le début de l’année, des forêts du Sud-Ouest aux massifs du Centre. Des villages ont été menacés, des familles évacuées et des pompiers épuisés ont affronté des incendies simultanés, nourris par la sécheresse et des chaleurs devenues presque ordinaires à force d’être exceptionnelles. La vague de chaleur de juillet et août a d’ailleurs égalé le record de durée établi en 1983. Quand la météo commence à battre ses propres records tous les ans, la Claudine se dit qu’il faudrait peut-être arrêter de féliciter la gagnante et commencer à regarder pourquoi la piste fond sous ses pieds.

Elle a vu aussi les guerres poursuivre consciencieusement leur travail. En Ukraine, les drones et les missiles ont continué de tomber pendant que les communiqués comptaient les kilomètres gagnés, perdus, puis regagnés. À Gaza, malgré le cessez-le-feu, des frappes ont encore tué des civils, parmi lesquels des enfants. On négocie, on condamne, on appelle à la retenue, puis on recommence. Les grands de ce monde déplacent les frontières sur des cartes ; les petits, eux, cherchent leurs proches sous les décombres.

Elle a vu des femmes, des hommes et des enfants continuer de monter dans des embarcations surchargées pour traverser la Méditerranée ou la Manche. Tant de personnes sont mortes cette année en tentant de rejoindre l’Angleterre ou l’Espagne. Elles avaient fui la guerre, la misère ou la persécution ; elles ont trouvé l’eau froide, les passeurs et nos frontières. Ensuite, on les a transformées en statistiques. C’est plus pratique : un chiffre ne tousse pas, ne pleure pas et ne demande pas qu’on lui tende la main.

La Claudine a regardé les orages balayer le pays après les chaleurs. Le 27 août, quarante-quatre départements étaient placés en vigilance orange. Dans le Doubs, la grêle a frappé les voitures et inondé des commerces ; dans la Nièvre, des maisons ont été endommagées ; ailleurs, des arbres ont été déracinés, des routes coupées et des toitures arrachées. Autrefois, on disait qu’après l’orage venait le beau temps. Aujourd’hui, après la canicule viennent les grêlons gros comme des œufs, puis on attend le prochain arrêté de catastrophe naturelle. Le progrès sait se montrer inventif.

Elle a surtout observé, entre deux catastrophes spectaculaires, une autre entreprise, beaucoup plus discrète : le détricotage à bas bruit du modèle social français. Pas de flammes, pas de sirènes, pas d’images de maisons effondrées. Seulement des lignes budgétaires, des pourcentages et des « efforts nécessaires ». Des économies sur la santé, des arrêts de travail davantage contrôlés, des médicaments moins remboursés, des pensions moins bien revalorisées, des allocations que l’on regarde toujours comme une dépense avant de se souvenir qu’elles permettent à des gens de vivre. L’Assurance-maladie a été invitée à économiser plusieurs milliards. Les complémentaires santé seront davantage sollicitées et, tôt ou tard, elles présenteront l’addition aux assurés. Le modèle social n’est jamais officiellement supprimé. On lui enlève seulement une maille par-ci, une maille par-là. Puis, un matin, les plus modestes se retrouvent avec un pull plein de trous et un ministre leur explique qu’il faut apprendre à mieux se couvrir.

La Claudine a remarqué que, pour demander des sacrifices, les gouvernants disposent d’un vocabulaire admirable. Ils parlent de responsabilisation, d’efficience, d’ajustement ou de soutenabilité. Chez elle, quand il reste moins dans le porte-monnaie et davantage à payer chez le médecin, elle appelle ça autrement. Mais elle n’a pas fait l’ENA, alors forcément, elle utilise encore les mots dans leur sens courant.

Elle a aussi vu les prix continuer de courir plus vite que les salaires, la rentrée scolaire préparer ses factures, les hôpitaux chercher des soignants, les enseignants compter les postes et les familles calculer ce qu’elles allaient devoir enlever du panier pour remplir le cartable. C’est le grand miracle français : chaque rentrée coûte plus cher, mais on trouve toujours quelqu’un pour expliquer que l’inflation ralentit. La Claudine comprend donc que la vie augmente moins vite. Elle constate simplement qu’elle n’a pas encore commencé à diminuer.

Enfin, le bassin minier. Voilà pourquoi elle est heureuse de retrouver Montceau.

Elle retrouve son bassin minier, ses rues, ses places, ses commerces, ses bavardages et cette manière bien locale de râler contre tout en restant attachée à presque tout. Ici, les gens peuvent critiquer leur ville du matin au soir, mais qu’un étranger s’en avise et les voilà aussitôt prêts à la défendre. C’est une forme d’amour pudique : on ne fait pas de grandes déclarations, on grogne avec fidélité.

Elle retrouve le canal. Elle pourra de nouveau marcher le long de l’eau, même sous un ciel lourd, croiser les promeneurs, les pêcheurs, les cyclistes, les chiens qui tirent leurs maîtres et les habitués qui connaissent l’emploi du temps des canards mieux que celui du conseil municipal. Le canal ne promet rien. Il avance doucement, sans plan de communication, il est dans sa nature d’aider l’homme à se déplacer. Rien que pour cela, la Claudine lui trouve une certaine supériorité sur beaucoup d’institutions.

Et puis elle retrouve la grande fête foraine de Montceau, la plus importante de la région, installée du 29 août au 6 septembre autour de la place André-Malraux. Les manèges vont tourner, les lumières clignoter, les enfants réclamer encore un tour, les adolescents essayer d’avoir l’air courageux et les parents découvrir que le prix du vertige a lui aussi suivi l’inflation. La Claudine aime cette fête. Elle aime l’odeur des gaufres et des churros, les musiques qui se mélangent, les cris qui tombent des attractions et les peluches énormes que personne ne gagne jamais, sauf un garçon de douze ans qui repart chaque année avec un ours plus grand que lui. Elle aime voir la ville se remplir de couleurs. Pendant quelques jours, chacun peut s’offrir un peu de rêve, quitte à avoir ensuite le porte-monnaie aussi retourné que l’estomac.

Le monde continuera probablement de mal tourner. Les guerres ne s’arrêteront pas pour la rentrée, le climat ne consultera pas le calendrier et les économies budgétaires continueront de tomber toujours du même côté. La Claudine ne prétend pas réparer tout cela. Elle revient simplement avec ses petites chroniques acides, sans prétention, ses colères de proximité, ses tendresses mal dissimulées et son bon sens de femme du bassin.

Elle dira ce qu’elle voit. Elle se moquera de ce qui le mérite. Elle défendra ceux que l’on entend trop peu et rappellera, autant qu’il le faudra, que derrière les chiffres se trouvent des vies.

Après tout, marcher au bord du canal sous un ciel menaçant, entendre au loin les musiques de la fête et savoir que, dès demain, elle pourra de nouveau raconter tout ce qui l’agace, cela donne un sens à l’existence.

Le bonheur tient parfois à peu de chose.

Un canal, quelques lumières… et suffisamment de travers humains pour fournir une chronique par semaine.

 

Gilles Desnoix

 

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