La fête des grandes fidélités
Née semble-t-il au lendemain de la guerre, héritière du vieux Champ de Foire, la grande fête de Montceau unit depuis des générations les forains, les habitants et les municipalités successives.
À Montceau-les-Mines, certains événements reviennent chaque année avec une régularité si parfaite qu’ils semblent avoir toujours existé. La fête foraine appartient à cette catégorie particulière : elle arrive sans vraiment revenir, puisqu’elle n’a jamais quitté les souvenirs.
Avant même que les lumières ne s’allument, on reconnaît son approche au ballet des convois, aux structures métalliques qui s’élèvent place André-Malraux et aux enfants qui surveillent le montage avec le sérieux de contrôleurs mandatés par l’État. Ils vérifient surtout si le manège aperçu l’année précédente est revenu et si le nouveau permettra de tourner encore plus vite, plus haut et, si possible, la tête à la place normalement réservée aux chaussures.
Avec ses 108 métiers, manèges, jeux, confiseries et restauration, et ses attractions géantes, la fête de Montceau est aujourd’hui la plus importante de la région. Pourtant, sa véritable grandeur ne se mesure pas seulement à la hauteur de ses machines. Elle tient à une fidélité exceptionnelle, entretenue par trois partenaires : les familles foraines, les générations de visiteurs et les municipalités successives.
Une histoire ancienne, mais une naissance encore mystérieuse. Depuis quand la fête foraine de Montceau existe-t-elle exactement ? La question paraît simple. La réponse l’est beaucoup moins. Sans doute chez les anciens élus, les vieux habitants, les archives municipales, la réponse vit-elle. Nous sommes, à Montceau News, à l’affût de toute information permettant de lever le voile. La réponse dort peut-être dans les caves de la mairie, dans les archives encore inexplorées. Il y en a tant et tant et le service est si jeune en proportion.
Il faut d’abord distinguer l’ancienne tradition foraine de la grande fête annuelle organisée aujourd’hui à la fin du mois d’août. Montceau-les-Mines devient une commune en 1856. François Beaubernard, membre de la première équipe municipale, cède alors à la Ville un vaste terrain avec l’obligation d’y organiser des marchés et des manifestations publiques. Cet espace prend naturellement le nom de Champ de Foire, avant de devenir la place Beaubernard.
On y tient des marchés aux bestiaux, des cavalcades, des spectacles et des fêtes populaires. Les sources locales indiquent également que des forains s’y installaient. Il est donc très vraisemblable que des baraques de jeux, des attractions ambulantes, des spectacles et peut-être des chevaux de bois aient fréquenté Montceau dès la fin du XIXᵉ siècle.
Mais une place appelée « Champ de Foire » n’est pas nécessairement une fête foraine au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Les foires étaient d’abord agricoles et commerciales. On y vendait davantage de bœufs que de pommes d’amour et le visiteur risquait plus sûrement de marcher dans une bouse que de perdre son déjeuner dans un manège à sensations.
Aucun document retrouvé jusqu’à présent ne permet donc de dater formellement la première fête foraine montcellienne.
La piste de l’après-guerre : Une hypothèse historique sérieuse se dessine néanmoins. Les recherches consacrées à la place Beaubernard indiquent que des fêtes foraines y furent notamment organisées lorsqu’on décida de célébrer, à la fin du mois d’août, la Libération de Montceau après la Seconde Guerre mondiale. La concordance avec le calendrier actuel est frappante. La grande fête s’installe toujours à la fin du mois d’août et se prolonge jusqu’au début du mois de septembre. Elle pourrait donc avoir pris sa forme annuelle au lendemain de la guerre, vraisemblablement en 1945, à l’occasion du premier anniversaire de la Libération.
Il serait encore imprudent d’en faire une certitude. Aucun programme municipal, aucune affiche, ni aucune délibération, retrouvés à ce jour ne proclament : « Première grande fête foraine de Montceau ». Mais la piste est suffisamment solide pour être retenue.
L’histoire pourrait ainsi s’être construite en deux temps. D’abord, une ancienne tradition de foires et de divertissements populaires au Champ de Foire, probablement dès la fin du XIXᵉ siècle. Ensuite, après la guerre, la création ou le développement d’un grand rendez-vous forain annuel associé aux célébrations de la Libération. Si cette hypothèse est confirmée par les archives municipales, la grande fête montcellienne aurait aujourd’hui environ quatre-vingts ans. Elle serait née à un moment où la population avait un immense besoin de se retrouver, de célébrer la liberté et de reprendre goût à la vie. Après les privations, les deuils et l’Occupation, les lumières des manèges ne représentaient sans doute pas seulement un divertissement. Elles annonçaient le retour des rassemblements, de la musique, du rire et de l’espace public partagé. La fête aurait ainsi trouvé son origine moderne dans une forme de renaissance collective. Voilà qui donnerait aux autos-scooters une profondeur historique que leurs conducteurs ne soupçonnent pas toujours.
Les forains, fidèles parmi les fidèles. Une fête foraine ne descend pas du ciel, même lorsque certaines de ses attractions prétendent y expédier leurs passagers. Elle constitue une véritable ville provisoire. Il faut la transporter, la monter, la contrôler, l’alimenter en énergie, la faire vivre, puis la démonter avant de reprendre la route. Parmi les forains présents à Montceau, certaines familles reviennent depuis plusieurs générations. Les enfants ont succédé aux parents, parfois aux grands-parents. Ils connaissent la place, les services municipaux, les commerçants et les habitudes du public. Cette fidélité dépasse la simple relation commerciale. Montceau devient une étape particulière dans une année passée sur les routes. On y retrouve des visages, des emplacements et une organisation familière. Des liens se sont créés au fil des décennies entre les forains et la ville.
Guy Simoulin en est l’une des figures emblématiques. En 2024, il a reçu la médaille de Montceau après avoir monté plus de cinquante fois son métier d’autos-scooters à la fête. Plus d’un demi-siècle de présence : à lui seul, il incarne une part importante de cette mémoire.
Ses autos-scooters ont vu passer les adolescents des années 1970, puis leurs enfants et maintenant leurs petits-enfants. Les coiffures ont changé, la musique aussi. La technique consistant à foncer volontairement dans la voiture de la personne que l’on souhaite séduire a, en revanche, traversé les époques sans amélioration notable.
D’autres professionnels représentent la troisième ou la quatrième génération de leur famille. Mais la fête ne repose pas uniquement sur ses anciens. De nouveaux forains la rejoignent et apportent des attractions différentes. D’autres viennent du bassin ou de ses environs et possèdent une relation plus directement locale avec Montceau.
Cette diversité garantit la vitalité du rendez-vous. La fidélité n’est pas l’immobilité : elle consiste à revenir tout en sachant se renouveler.
Les visiteurs, de génération en génération. La deuxième fidélité est celle du public. On vient d’abord enfant, tenu par la main. On revient adolescent avec les copains. Puis, sans avoir très bien compris comment les années ont pu tourner aussi vite, on se retrouve devant la caisse à acheter des tickets pour ses propres enfants ou ses petits-enfants. Chaque génération possède ses attractions et ses souvenirs. Les plus anciens cherchent le manège qu’ils connaissaient autrefois. Les plus jeunes veulent essayer celui qui monte le plus haut. Entre les deux, les parents calculent combien de tours peuvent encore entrer dans le budget familial. La fête attire bien au-delà de Montceau. Des habitués viennent du bassin minier, de Saône-et-Loire et parfois de départements plus éloignés. Ils reviennent parce qu’ils connaissent l’importance du rassemblement et savent qu’ils y trouveront de grandes attractions rarement présentes dans les fêtes plus modestes. À chaque édition, la place devient un immense lieu de brassage. Les quartiers, les communes, les âges et les milieux sociaux s’y croisent. On ne demande à personne ses opinions, son métier ni son origine avant de lui vendre une barbe à papa. C’est peut-être l’une des dernières formes d’universalisme réellement appliquées, même si elle demeure facturée au tour de manège. Cette fréquentation fidèle constitue la véritable mesure du succès. Sans public, les attractions géantes ne seraient que de coûteuses constructions métalliques posées sur un parking. Ce sont les visiteurs, leurs habitudes et leurs souvenirs qui transforment l’installation en tradition.
Des élus fidèles malgré les alternances. La troisième fidélité est politique. Depuis plusieurs décennies, les équipes municipales se succèdent, les majorités changent et les oppositions deviennent parfois majoritaires. Les élus discutent de presque tout et ne manquent généralement pas d’imagination pour trouver des motifs de désaccord.
La fête foraine demeure pourtant un patrimoine commun. Toutes tendances confondues, les municipalités successives ont préservé ce rendez-vous. Les élus de la majorité et de l’opposition participent traditionnellement à son inauguration et vont à la rencontre des familles foraines.
Cette continuité ne relève pas seulement du protocole. Accueillir 108 métiers, dont certains pèsent plusieurs dizaines de tonnes, exige une organisation considérable : répartition des emplacements, circulation des convois, alimentation électrique, contrôles de sécurité, nettoyage, secours et coordination des services.
La relation entre les élus et les forains se construit donc toute l’année, bien au-delà de la traditionnelle promenade inaugurale.
Michel Chandioux, longtemps placier des marchés et de la fête, a particulièrement incarné ce lien. Les forains reconnaissaient en lui l’un des artisans du développement de la grande fête montcellienne. Son parcours rappelle que les traditions ne survivent pas seulement grâce aux discours : elles doivent beaucoup à celles et ceux qui, année après année, résolvent les difficultés concrètes.
Une fidélité réciproque. La fête foraine de Montceau repose ainsi sur un pacte qui n’a jamais eu besoin d’être écrit. Les forains reviennent parce qu’ils trouvent une ville, une organisation et un public. Les habitants reviennent parce qu’ils savent que les forains seront là. Les municipalités la soutiennent parce qu’elle appartient à l’identité populaire de Montceau et attire bien au-delà de la commune.
Chacun reste fidèle parce que les autres le sont aussi. C’est sans doute ce qui distingue un événement d’une tradition. Un événement se programme ; une tradition se transmet.
Si la piste de l’après-guerre se confirme, la grande fête serait née d’une volonté de célébrer la liberté retrouvée et de réunir la population après des années douloureuses. Quatre-vingts ans plus tard, elle continue de rassembler dans un monde qui trouve désormais beaucoup plus facilement des raisons de se séparer.
Les manèges repartiront bientôt. La place retrouvera son silence et les grandes structures disparaîtront de l’horizon. Mais personne ne parlera véritablement d’un départ.
À Montceau, lorsqu’il s’agit de la fête foraine, les au revoir signifient depuis longtemps : à l’année prochaine, à la même place… et, si possible, encore un tour, s’te plait.
Gilles Desnoix



