Vitupérer l’époque
À la suite de notre article « Rien n’est jamais acquis à l’homme », un lecteur amical nous a écrit : « Il ne nous reste que cet amer plaisir-là : vitupérer l’époque. » La formule fait directement écho aux Fourreurs d’Aragon qui, dans Le Roman inachevé, écrivait : « Il vous reste du moins cet amer plaisir-là / Vitupérer l’époque. » La référence n’a rien d’anodin. Dans ce poème faussement léger, rendu célèbre par Léo Ferré, Aragon observe un monde qui change, des métiers qui disparaissent et un progrès qui perfectionne aussi bien les commodités de l’existence que les moyens de détruire l’humanité. Mais que dit réellement cet « amer plaisir » ? Qu’il ne nous resterait plus que la colère lorsque nous ne pouvons plus agir ? Que critiquer le présent serait une manière de résister à ce qui nous échappe ? Ou que chaque génération finit par reprocher à son époque de ne plus ressembler à celle de sa jeunesse ? D’Hésiode à Aragon, de Juvénal à Baudelaire, vitupérer son temps est devenu une tradition littéraire, une consolation et parfois un sport de combat. Encore faut-il ne pas oublier que nous appartenons pleinement à l’époque que nous accusons.
Aragon et l’amer plaisir qui donne le ton. Dans Les Fourreurs, poème appartenant au Roman inachevé, publié en 1956, Aragon ne se contente pas de trouver une jolie formule. Il construit une satire entière autour de l’idée de progrès. Le personnage du fourreur voit son métier, ses produits, ses références et tout un univers social rejoindre lentement le magasin des accessoires. Les habitudes changent, les modes passent, les techniques se perfectionnent. À chaque transformation revient cette affirmation faussement rassurante : « Mais le progrès, c’est le progrès. ». Seulement, chez Aragon, ce progrès conduit de Daguerre à Dalí, du couteau des voyous à une criminalité rationalisée, des gaz de la Première Guerre mondiale à Hiroshima. L’homme avance, incontestablement, mais personne ne garantit qu’il avance dans la bonne direction. Il maîtrise de mieux en mieux les moyens et semble parfois avoir perdu de vue les fins. Il sait aller plus vite, plus loin et plus haut, sans toujours savoir pourquoi ni pour qui.
Le « plaisir » de vitupérer est donc « amer » parce qu’il naît d’une impuissance. Quand on ne peut arrêter le monde, on peut encore le commenter. Quand on ne maîtrise plus les changements, on peut au moins leur faire un procès. Et lorsque le progrès nous échappe, il reste cette satisfaction un peu dérisoire : avoir annoncé la catastrophe avant les autres, quitte à paraître légèrement déçu si elle ne se produit pas.
Une colère plus élaborée qu’un simple grognement. Le verbe « vitupérer » vient du latin vituperare : blâmer, réprouver, couvrir de reproches. On vitupère quelqu’un ou quelque chose. On peut donc vitupérer son siècle, le gouvernement, les médias, les réseaux sociaux, l’enseignement, l’art contemporain ou les emballages qu’il faut attaquer au couteau pour accéder à une simple tranche de jambon. L’expression « vitupérer contre », devenue courante, a longtemps été tenue pour fautive. Quitte à dénoncer le déclin de la langue française, autant commencer par le faire grammaticalement. Vitupérer l’époque ne consiste pas seulement à dire qu’elle va mal. Il s’agit généralement de la déclarer inférieure à une période antérieure, souvent assez imprécise, durant laquelle les hommes auraient eu de la parole, les femmes de l’allure, les enfants du respect, les artisans du métier, les élus de la tenue et les tomates du goût. Cette époque bénie se situe le plus souvent quelque part entre l’enfance de celui qui parle et le moment où il a commencé à payer des impôts. La mécanique est assez simple : regarder le présent avec une loupe, contempler le passé à travers un brouillard doré, puis conclure que l’humanité a choisi le mauvais chemin précisément au moment où nous étions enfin en âge de lui donner des conseils.
Mais il serait injuste de n’y voir qu’une maladie de vieux monsieur contrarié. Vitupérer peut aussi être une manière de résister. La satire, le pamphlet, la poésie politique et le roman social sont nés du refus de s’accommoder du réel. Celui qui vitupère empêche parfois l’habitude de transformer l’inacceptable en simple élément du décor.
Hésiode : tout allait déjà mieux avant Homère. L’une des plus anciennes formulations du déclin se trouve chez Hésiode, au VIIIᵉ ou au VIIᵉ siècle avant notre ère. Dans Les Travaux et les Jours, il raconte la succession des races d’or, d’argent, de bronze, des héros, puis de fer.
Évidemment, Hésiode appartient à la dernière, celle où les hommes travaillent, souffrent, se querellent, perdent le sens de la justice et ne respectent plus grand-chose. Il déplore d’être né dans cet âge calamiteux et aurait préféré mourir plus tôt ou naître plus tard. C’est une position intellectuelle admirablement prudente : le bonheur se trouve soit dans un passé inaccessible, soit dans un avenir que l’on ne verra pas. Le présent, lui, a tort par définition. Nous savons ainsi que, voici près de trois mille ans, la civilisation était déjà au bord du précipice. Elle a depuis beaucoup progressé : elle dispose désormais de plusieurs précipices.
Horace et le courtisan du temps passé. Le poète latin Horace a donné une formule célèbre à ce penchant : laudator temporis acti, le louangeur du temps passé. Dans son Art poétique, il décrit le vieillard chagrin, querelleur et admirateur de l’époque où il était jeune. L’intuition est remarquable : nous ne regrettons pas seulement un monde disparu, mais celui que nous étions dans ce monde. Le pain avait meilleur goût, sans doute, mais nous avions aussi toutes nos dents. Les étés semblaient plus longs parce que deux mois représentent une éternité à dix ans et un battement de paupières à soixante. Le passé bénéficie ainsi d’un avantage déloyal : nous en avons oublié les journées ordinaires pour n’en conserver que quelques dimanches. Saint-Évremond l’avait bien compris : nous attribuons parfois aux choses anciennes les agréments qui venaient surtout de notre jeunesse. Ce n’est donc pas toujours l’époque qui a perdu sa fraîcheur.
Juvénal : la colère mise en spectacle. Avec Juvénal, la satire romaine devient une machine de guerre. Dans ses Satires, il dénonce la corruption, le luxe, l’arrivisme, la cupidité, les flatteurs, les parvenus et la médiocrité des puissants. Autrement dit, il aurait parfaitement compris une soirée électorale, certains conseils d’administration et plusieurs déjeuners mondains. Chez lui, l’indignation est morale, mais elle est aussi théâtrale. Le satiriste ne se contente pas d’avoir raison : il veut que sa colère ait du rythme. C’est toute l’ambiguïté de la vitupération littéraire. Elle combat le vice, mais celui-ci lui fournit ses meilleurs passages. Que deviendrait le pamphlétaire dans une société parfaite ? Probablement un homme très malheureux, privé de sujet et contraint d’écrire sur les fleurs.
Du Bellay : aimer jusque dans le reproche. Dans Les Regrets, Joachim du Bellay se plaint de Rome, de la cour pontificale, de ses intrigues, de ses ambitions et de la médiocrité du monde diplomatique. Loin de la France, il transforme sa déception en poésie. Son fameux sonnet « France, mère des arts, des armes et des lois » est moins une célébration tranquille qu’une plainte adressée à une mère qui ne répond plus. Vitupérer son pays peut donc être une autre manière de lui déclarer son attachement. On ne reproche vivement qu’à ceux dont on attend encore quelque chose. L’indifférent ne polémique pas : il change de chaîne. Avec Du Bellay apparaît une forme durable de la plainte nationale : aimer passionnément la France, la trouver ingrate, regretter son village et considérer que les gens de la capitale mangent mal, parlent trop et obtiennent leurs fonctions par des moyens suspects. Cette tradition a remarquablement résisté aux changements de régime.
Molière, La Bruyère et Boileau : le siècle passé au tamis. Au XVIIᵉ siècle, vitupérer devient un art classique. Molière expose l’hypocrisie, la vanité sociale, la fausse dévotion, la médecine prétentieuse et la cupidité familiale. La Bruyère observe les courtisans, les financiers, les puissants et ceux qui rêvent de le devenir. Boileau transforme l’agacement en discipline métrique et s’en prend aux mauvais auteurs, aux ridicules et aux facilités de son temps. Ces écrivains ne disent pas seulement : « Les gens sont insupportables. » Ils précisent lesquels, pourquoi et avec quelle figure de style. C’est ce qui distingue la littérature du commentaire laissé à deux heures du matin sous un article de presse. La satire classique se veut correctrice. Elle peint le ridicule afin que chacun puisse reconnaître son voisin. Il est en effet assez rare qu’un lecteur de La Bruyère s’écrie : « Ce personnage vaniteux, bavard et intéressé, c’est exactement moi ! ». La satire améliore donc l’humanité selon un protocole éprouvé : tout le monde applaudit et personne ne se sent concerné.
Rousseau : le progrès sur le banc des accusés. Avec Rousseau, le procès change de dimension. Dans le Discours sur les sciences et les arts, il soutient que le progrès des connaissances n’entraîne pas nécessairement celui des mœurs. La civilisation polit les comportements, mais peut aussi dissimuler la domination, l’inégalité et la dépendance sous les apparences de la courtoisie. Rousseau ne se borne donc pas à regretter les bonnes manières d’autrefois. Il soupçonne le progrès de produire simultanément de l’émancipation et de nouvelles servitudes. Cette interrogation demeure féconde. Une société peut être techniquement avancée et moralement brutale ; communiquer toujours davantage et se comprendre toujours moins ; disposer de milliers « d’amis » et ne trouver personne pour aider à porter une armoire.
La grande force de Rousseau est d’avoir transformé la mauvaise humeur en philosophie politique. Sa faiblesse est peut-être d’avoir parfois laissé entendre que l’homme naturel vivait paisiblement avant que quelqu’un invente la propriété, les clôtures et les réunions de copropriété.
Les romantiques : arriver après la fête. Après la Révolution et l’Empire, Chateaubriand et Musset donnent à la critique du temps une tonalité mélancolique. Chateaubriand décrit le « vague des passions » : une âme pleine de désirs mais privée d’objet, trop consciente pour être paisible et trop incertaine pour agir. Dans La Confession d’un enfant du siècle, Musset peint une génération venue après Napoléon, nourrie de rêves de gloire puis condamnée à une existence sans épopée. La jeunesse s’assied sur un monde en ruines, entre un passé immense et un avenir incertain. Le mal du siècle est né : on souffre moins d’un événement particulier que de l’époque elle-même. C’est assez pratique, car l’époque ne peut ni répondre ni demander des exemples précis.
Baudelaire : le spleen comme diagnostic. Baudelaire fait de la modernité une expérience profondément contradictoire. Il en perçoit la beauté fugitive, la vitesse et les métamorphoses, mais aussi l’ennui, la vulgarité marchande, la foule anonyme et la perte de l’idéal. Dans Les Fleurs du mal, le spleen n’est pas une simple tristesse personnelle. Il exprime l’impression d’étouffer dans un monde matériellement actif mais spirituellement appauvri. Dans ses notes de Fusées, Baudelaire annonce même que le monde va finir. Il ne s’est finalement pas exécuté, ce qui ne réfute pas complètement le poète : il arrive que l’humanité survive uniquement pour donner tort à ses meilleurs écrivains.
Hugo et Zola : vitupérer pour transformer. Chez Victor Hugo, la dénonciation vise la misère, la peine de mort, l’oppression politique et l’injustice sociale. Dans Les Châtiments, il attaque Napoléon III avec une violence verbale montrant qu’un alexandrin bien aiguisé peut être plus redoutable qu’un communiqué d’opposition. Zola, dans Germinal, L’Assommoir ou J’accuse, ne regrette pas un âge d’or abstrait. Il observe les mécanismes concrets de l’exploitation, de la pauvreté, de l’alcoolisme social et du mensonge d’État. La colère devient enquête. Elle ne dit plus seulement que le siècle est mauvais : elle montre qui souffre, qui décide, qui profite et qui se tait. C’est ici que la vitupération atteint sa forme la plus utile. Elle cesse d’être une pose pour devenir une méthode. L’indignation documentée peut réveiller les consciences ; l’indignation vague réveille surtout celui qui dort dans la pièce voisine.
Bloy et Bernanos : la grande colère spirituelle. Léon Bloy fait de l’imprécation un feu d’artifice permanent. Dans son Exégèse des lieux communs, il démonte les formules toutes faites de la bourgeoisie, son égoïsme, son conformisme et sa capacité à transformer l’injustice en maxime raisonnable. Bernanos poursuivra cette tradition en dénonçant la civilisation des machines, le règne de l’argent, la lâcheté des élites et la déshumanisation moderne. Chez lui, vitupérer consiste à tenter de sauver une certaine idée de la liberté humaine contre les systèmes qui prétendent administrer jusqu’aux consciences. Ces auteurs disposent d’une supériorité considérable sur le râleur ordinaire : ils souffrent magnifiquement. Là où nous disons « tout fout le camp », ils convoquent Dieu, l’Histoire, la bourgeoisie, les âmes mortes et la fin de la civilisation. Le fond n’est pas toujours très différent, mais l’emballage justifie l’achat du livre.
De Céline à Houellebecq : le dégoût comme point de vue. Au XXᵉ siècle, Céline fait de la langue parlée, de la colère, de la peur et du dégoût une matière romanesque. Voyage au bout de la nuit traverse la guerre, le colonialisme, l’industrie, la misère et la médecine sans rencontrer beaucoup de raisons d’espérer. Sa puissance stylistique demeure cependant inséparable des abjections et de l’antisémitisme qui marquent une autre partie de son œuvre. La vitupération révèle ici son danger : à force de dénoncer la pourriture du monde, elle peut finir par désigner des catégories humaines comme responsables de tout et basculer dans la haine. Plus près de nous, Michel Houellebecq décrit la solitude, la marchandisation des corps, l’épuisement affectif, la disparition des solidarités et les promesses déçues de la libération individuelle. Ses personnages ne combattent presque plus l’époque. Ils la subissent en remplissant des formulaires, en parcourant des zones commerciales et en constatant que le minibar est payant.
La colère s’est refroidie. Elle n’est plus un cri, mais un long soupir dans un appartement correctement chauffé.
Pourquoi aimons-nous tant condamner notre temps ? Parce que l’époque constitue un coupable commode. Elle n’a pas d’avocat, ne porte pas plainte et englobe assez de choses pour expliquer aussi bien la crise démocratique que la disparition des petits commerces ou l’impolitesse d’un adolescent dans le bus. Vitupérer permet aussi de se placer discrètement hors du désastre que l’on décrit. Si le siècle est médiocre et que je m’en aperçois, c’est donc que je le suis un peu moins. Le contempteur de son temps se réserve volontiers le rôle du dernier homme lucide dans un monde d’aveugles. Curieusement, cette fonction compte beaucoup de titulaires. Nous sommes également victimes d’un biais de mémoire. Nous comparons les difficultés réelles du présent à une sélection des meilleurs souvenirs du passé. Nous nous rappelons les chansons, les repas de famille, les bals populaires, les maîtres d’école admirables et les rues où chacun se connaissait. Nous oublions plus volontiers les logements insalubres, les accidents du travail, les violences tues, la mortalité infantile, les discriminations ordinaires et les vies brisées dont personne ne parlait. Le passé n’était pas toujours silencieux parce qu’il allait bien. Il l’était parfois parce que ceux qui souffraient n’avaient pas la parole.
Une mauvaise humeur parfois indispensable. Il ne faudrait pourtant pas renoncer à vitupérer. Une société qui ne se critique plus commence généralement à trouver normaux ses propres scandales. La colère peut être une forme de vigilance morale. Elle rappelle que ce qui existe n’est pas nécessairement ce qui doit être. Mais la bonne vitupération devrait respecter quelques principes : nommer précisément ce qu’elle condamne, distinguer les faits du sentiment de déclin, ne pas inventer un âge d’or qui n’a jamais existé, reconnaître que certaines nouveautés sont aussi des progrès et appliquer à soi-même une petite partie de la sévérité réservée au siècle.
La dernière règle est évidemment la moins populaire.
Et nous, dans tout cela ? Nous vitupérons l’individualisme depuis notre téléphone personnel, la société de consommation après avoir commandé un objet livré le lendemain, les réseaux sociaux et l’abaissement général du niveau dans des phrases écrites trop vite.
Nous reprochons aux jeunes de ne plus lire, mais nous trouvons parfois un article de quatre pages « un peu long ». Nous dénonçons l’impatience contemporaine lorsque notre ordinateur met douze secondes à redémarrer. Nous regrettons les conversations d’autrefois tout en consultant nos messages pendant que quelqu’un nous parle.
Ce n’est pas de l’hypocrisie complète. C’est notre manière d’habiter contradictoirement le monde : nous sommes à la fois ses victimes, ses critiques, ses consommateurs et, à notre modeste niveau, ses fabricants.
Vitupérer l’époque est donc une tradition honorable, à condition de ne pas oublier que nous en faisons partie. Le siècle n’est pas une créature étrangère entrée chez nous sans frapper. Il est la somme de nos choix, de nos renoncements, de nos courages, de nos lâchetés et de nos abonnements mensuels.
Aragon avait donc raison : il nous reste cet amer plaisir-là, vitupérer l’époque. Mais il nous reste peut-être aussi quelque chose de plus utile : tenter de la comprendre, agir sur elle et reconnaître que nous contribuons nous-mêmes à fabriquer ce monde que nous trouvons si décevant.
Vitupérons donc, puisque cela soulage, mais, entre deux imprécations, essayons tout de même de réparer ce qui peut l’être. Sinon, le progrès continuera d’être le progrès et nous resterons les commentateurs officiels de ses dégâts.
Gilles Desnoix
Principales références
Aragon, Le Roman inachevé, Hésiode, Les Travaux et les Jour, Horace, Art poétique, Juvénal, Satires, Du Bellay, Les Regrets, Molière, œuvres théâtrales, La Bruyère, Les Caractères, Boileau, Satires, Rousseau, Discours sur les sciences et les arts, Chateaubriand, Génie du christianisme, Musset, La Confession d’un enfant du siècle, Baudelaire, Les Fleurs du mal et Fusées, Hugo, Les Châtiments, Zola, Germinal, L’Assommoir et J’accuse !, Bloy, Exégèse des lieux communs, Bernanos, La France contre les robots, Céline, Voyage au bout de la nuit , Houellebecq, œuvres romanesques.



