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mardi 25 août 2026 à 05:49

Tout le monde est le bienvenu ici.



 

« Tout le monde est le bienvenu ici. » La phrase ne porte pas de signature. Elle n’appartient à aucun philosophe, à aucun parti, à aucune religion. Elle peut être inscrite à l’entrée d’un commerce, d’une association, d’une bibliothèque, d’un café, d’une maison ou simplement prononcée par un citoyen. Et c’est peut-être ce qui lui donne sa force : elle ne demande ni carte d’adhérent ni profession de foi. Elle dit seulement qu’ici, avant de demander à quelqu’un d’où il vient, qui il aime, comment il se définit ou ce qu’il croit, on commence par reconnaître en lui un être humain.

Une phrase sans propriétaire, mais pas sans histoire. On ne peut donc pas répondre précisément à la question : « Qui a dit cela le premier ? » La formule appartient au langage commun de l’accueil. Elle plonge ses racines dans plusieurs traditions philosophiques et politiques qui, sans employer exactement les mêmes mots, affirment une idée identique : la dignité humaine précède toutes les appartenances.

Elle se rattache d’abord à l’humanisme, qui place la personne humaine au centre de la réflexion morale. Elle rejoint le cosmopolitisme des stoïciens, pour lesquels chaque être humain appartient à une communauté plus vaste que sa cité ou son peuple. Elle rencontre l’hospitalité défendue par Kant, mais aussi la fraternité républicaine, troisième terme de notre devise nationale, souvent proclamé et beaucoup moins souvent interrogé. Elle fait encore écho à l’Ubuntu africain, généralement résumé par cette idée : je suis parce que nous sommes.

Elle rejoint surtout l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme : tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. L’article 2 ajoute que chacun peut se prévaloir de ces droits sans distinction de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. La Déclaration de Vienne de 1993 a ensuite rappelé que les droits humains sont universels, indivisibles et interdépendants. Ils ne sont donc pas un produit occidental que chaque gouvernement pourrait accepter ou refuser selon son humeur : ils découlent de l’humanité elle-même.

« Tout le monde est le bienvenu ici » n’est donc pas une formule publicitaire. C’est, en quelques mots, une petite déclaration universelle affichée à hauteur d’homme.

Être né quelque part ne résume personne. Nous naissons toujours quelque part. Nous recevons un nom, une langue, une histoire familiale, parfois une religion, une nationalité, une couleur de peau, un milieu social. Mais aucun de ces éléments ne suffit à dire qui nous sommes. Être né quelque part fait de nous un humain avant de faire de nous un ressortissant. La nationalité organise juridiquement l’appartenance à un État ; elle ne mesure ni la valeur d’une personne, ni son intelligence, ni son courage, ni sa capacité d’aimer. Une frontière peut définir l’espace d’application d’une loi. Elle ne constitue pas une frontière entre les dignités.

Il en va de même du sexe, de l’identité de genre, de l’orientation sexuelle ou de l’origine sociale. Ce ne sont pas des fautes, des anomalies, des diagnostics ou des casiers dans lesquels enfermer les individus. Ce sont des éléments parmi d’autres de leur histoire et de leur personnalité. Ils peuvent contribuer à les forger ; ils ne les résument jamais. Point à la ligne.

Le problème commence lorsque la société transforme une caractéristique personnelle en marqueur collectif, puis le marqueur en soupçon et le soupçon en condamnation. On ne voit plus une personne, mais « un étranger », « un homosexuel », « une transgenre », « un pauvre », « un musulman », « un juif », « un Noir », « un gitan », « une femme », « un migrant ». L’individu disparaît derrière l’étiquette qu’on lui colle. À partir de là, il devient plus facile de lui retirer des droits, puisque l’on a d’abord cessé de le regarder comme notre semblable.

Le monde ne progresse pas toujours. On pourrait croire que ces principes sont désormais acquis. Ils ont été proclamés, enseignés, traduits dans les constitutions et les conventions internationales. Pourtant, l’état du monde nous oblige à abandonner cette confortable illusion.

Selon le rapport Freedom in the World 2026, la liberté mondiale a reculé en 2025 pour la vingtième année consécutive. Cinquante-quatre pays ont connu une dégradation de leurs droits politiques et de leurs libertés civiles, contre trente-cinq seulement ayant enregistré une amélioration. Les élections truquées, les coups d’État, les conflits armés, les attaques contre la presse, l’affaiblissement de la justice et la concentration du pouvoir nourrissent cette régression.   Ce recul ne concerne pas seulement quelques dictatures lointaines. Il traverse des régimes très différents. Il apparaît lorsque le pouvoir politique désigne des catégories de population comme responsables du désordre, du déclin moral, de l’insécurité ou des difficultés économiques. Il grandit lorsque la nation n’est plus présentée comme une communauté politique ouverte, mais comme une propriété héritée qu’il faudrait défendre contre ceux qui n’auraient pas la bonne origine, la bonne religion, la bonne famille ou la bonne manière de vivre. Les extrémismes nationalistes procèdent presque toujours de cette fabrication. Ils inventent une identité nationale pure qui n’a jamais existé, puis désignent ceux qui la menaceraient. Ils remplacent les citoyens réels, multiples et contradictoires, par une population imaginaire qui aurait la même culture, les mêmes valeurs, la même histoire et parfois la même sexualité.

Le nationalisme extrême ne se contente pas d’aimer son pays. Il exige que certains habitants prouvent davantage que les autres qu’ils ont le droit d’y vivre.

Quand les gouvernements entrent dans les chambres. Les personnes homosexuelles, bisexuelles, transgenres ou intersexes sont redevenues, dans de nombreux États, les cibles privilégiées de cette politique de désignation. Les données publiées en juin 2026 par ILGA World sont sans ambiguïté : 65 États membres des Nations unies criminalisent encore les relations sexuelles consenties entre personnes de même sexe. Leur nombre a même augmenté en 2025 pour la première fois depuis près d’une décennie. Dans sept États, la peine de mort est légalement prévue ; dans cinq autres, son applicabilité demeure juridiquement incertaine. Au moins 63 pays limitent la liberté d’expression concernant la diversité sexuelle, corporelle ou de genre, et 61 entravent l’activité des associations qui défendent les personnes LGBTI.

En Afrique, plusieurs pouvoirs ont récemment aggravé ou réactivé ces législations, notamment au nom de la tradition, de la religion, de la famille ou de la souveraineté nationale. Le Mali a criminalisé les relations entre personnes de même sexe. En Ouganda, la législation prévoit des peines d’une extrême sévérité, pouvant aller, dans certaines circonstances, jusqu’à la peine capitale. Ailleurs, des projets de loi cherchent à punir non seulement les relations privées entre adultes consentants, mais aussi l’expression publique, le soutien associatif, l’information et parfois même le fait de ne pas dénoncer.

Il faut mesurer ce que cela signifie concrètement. Un gouvernement décide que deux adultes ne peuvent pas s’aimer librement. La police peut entrer dans leur intimité. Une famille peut utiliser la loi pour menacer un enfant. Un voisin peut dénoncer un voisin. Un employeur peut licencier, un propriétaire expulser, un médecin refuser de soigner. La loi n’organise plus la coexistence pacifique : elle distribue la peur.

Ces textes sont parfois présentés comme la défense de valeurs africaines contre une supposée influence étrangère. L’argument est historiquement fragile. Nombre de dispositions pénales réprimant l’homosexualité sont elles-mêmes héritées des législations coloniales européennes. Quant aux personnes homosexuelles ou transgenres, elles n’ont évidemment pas été importées par l’Occident : elles ont toujours existé, sur tous les continents et dans toutes les sociétés.

La criminalisation ne protège donc aucune culture. Elle autorise simplement une majorité, ou le pouvoir qui prétend parler en son nom, à persécuter une minorité.

Le mécanisme dépasse les personnes LGBTI. Il serait pourtant dangereux de croire que ces atteintes ne concernent que les personnes directement visées. Les libertés ne sont pas des appartements séparés dans un même immeuble. Lorsqu’un pouvoir peut décider quelle orientation sexuelle est acceptable, il peut bientôt décider quelle opinion peut être exprimée, quel journaliste peut enquêter, quelle association peut agir, quelle femme peut disposer de son corps, quelle religion peut être pratiquée et quel opposant peut encore se présenter à une élection. On commence rarement par supprimer toutes les libertés en même temps. On en retire une à une à des groupes suffisamment isolés pour que la majorité ne se sente pas concernée.

C’est pourquoi les droits sont indivisibles. La liberté de celui dont je ne partage ni la vie, ni les choix, ni les convictions protège aussi la mienne. Défendre quelqu’un ne signifie pas devenir semblable à lui. Cela signifie refuser que sa différence serve de prétexte à son exclusion.

L’acceptation collective commence par une décision individuelle. C’est ici que la phrase « Tout le monde est le bienvenu ici » prend toute sa portée. Elle ne renverse pas un gouvernement, n’abolit pas une loi et n’arrête pas immédiatement la violence. Mais ses échos sont plus importants qu’il n’y paraît. Une société n’est jamais une abstraction située au-dessus de nous. Elle est faite de millions de comportements ordinaires, de mots prononcés ou retenus, de portes ouvertes ou fermées, de regards accueillants ou hostiles. Chaque citoyen est l’atome d’une réaction humaine et sociale qui le dépasse. Isolé, il paraît presque insignifiant ; relié aux autres, il participe à une transformation collective capable de franchir les frontières, les catégories, les genres et les origines.

Un préjugé devient une norme lorsqu’il est répété et jamais contredit. Mais l’accueil peut suivre exactement le même chemin. Une parole rassure, puis en autorise une autre. Un établissement affiche son ouverture, une association modifie ses pratiques, une administration veille à ne pas discriminer, un citoyen reprend une plaisanterie humiliante, un parent explique à son enfant que la différence n’est pas une menace. Peu à peu, ce qui était courageux devient naturel.

Nous avons parfois tendance à attendre que « la société » change avant de modifier notre propre comportement. Mais la société ne se réunit pas un matin pour décider qu’elle sera désormais plus fraternelle. Elle évolue parce que des personnes, chacune à leur place, cessent d’attendre l’autorisation d’être justes.

L’acceptation collective trouve toujours son origine dans une acception et une acceptation individuelle : accepter d’abord le principe que l’autre possède la même dignité que soi, puis accepter réellement sa présence, sa parole et sa liberté.

Un message consensuel qui ne l’est malheureusement plus. « Tout le monde est le bienvenu ici » devrait être un message simple, universel, fraternel, consensuel et empathique. Il ne réclame aucun privilège. Il ne demande à personne d’abandonner sa culture, sa foi, ses convictions ou son histoire. Il fixe seulement une limite : aucune appartenance ne peut autoriser à nier l’humanité d’autrui. Mais dans le monde actuel, ce message n’est plus tout à fait consensuel. Des forces politiques construisent leur succès sur le refus de l’autre. Elles font de l’identité un poste-frontière, de la différence une menace et de la peur un programme électoral. Elles promettent de restaurer l’ordre en réduisant la pluralité humaine, comme si une société pouvait retrouver la paix en humiliant une partie de ceux qui la composent.

Face à cette régression, il ne suffit pas de se déclarer personnellement tolérant. La tolérance laisse encore entendre qu’une majorité aurait la générosité de supporter l’existence d’une minorité. Or personne n’a besoin d’être toléré pour avoir le droit d’exister. Il faut aller plus loin : reconnaître, accueillir et protéger.

Dire « Tout le monde est le bienvenu ici », c’est donc prendre position. C’est refuser que le monde soit divisé entre ceux qui posséderaient naturellement leur place et ceux qui devraient éternellement la mériter. C’est rappeler que la fraternité ne se proclame pas uniquement sur les frontons : elle se pratique devant une porte, au travail, dans une école, dans la rue, autour d’une table et jusque dans les mots que nous choisissons.

Nous ne déciderons jamais du lieu où nous sommes nés, du corps qui nous a été donné, de notre famille d’origine ni de tous les mouvements intimes qui construisent notre identité. Mais nous pouvons décider de ce que nous faisons de cette humanité reçue en partage.

Et peut-être que la résistance aux grands reculs du monde commence précisément ainsi : par une phrase très courte, prononcée quelque part par quelqu’un qui a décidé de ne plus laisser la peur parler à sa place.

 

Tout le monde est le bienvenu ici.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH), Déclaration universelle des droits de l’homme, Déclaration et Programme d’action de Vienne, Organisation des Nations unies, ILGA World, ILGA World Database, rapport Laws on Us, rapport Our Identities Under Arrest, Freedom House, rapport Freedom in the World 2026 – The Growing Shadow of Autocracy, Amnesty International, Human Rights Watch, Conseil de l’Europe, Cour de justice de l’Union européenne, CIVICUS Monitor

 

Lexique : HCDH : Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, ONU : Organisation des Nations unies, ILGA World : International Lesbian, Gay, Bisexual, Trans and Intersex Association, LGBTI : lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et intersexes, LGBTQIA+ : lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, queer, intersexes, asexuels et autres identités ou orientations représentées par le signe « + », CJUE : Cour de justice de l’Union européenne, UE : Union européenne, CIVICUS : alliance mondiale d’organisations de la société civile, ONG : organisation non gouvernementale, DUDH : Déclaration universelle des droits de l’homme, VDPA : Vienna Declaration and Programme of Action, SOGIESC : sexual orientation, gender identity and expression, and sex characteristics,

 

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