Le banc des remplaçants de la Claudine
La Claudine continue son tour de France des glaciers artisanaux. Pendant ce temps, les remplaçants poursuivent leur ronde. Cette semaine, nous avons rendez-vous avec Leïla. Vous l’avez peut-être déjà croisée dans les allées du parc Maugrand, sur un chemin de halage ou dans une manifestation. Elle court plusieurs fois par semaine avec ses copines. Pas pour battre un record. Pour se sentir vivante.
Je m’appelle Leïla, j’ai cinquante ans. Enfin, j’essaie encore de négocier avec le calendrier mais il refuse, l’ingrat. Je fais du jogging, moi, j’appelle ça du jogging, mais mon genou, lui, appelle ça une prise de position hostile. À vingt ans, je courais pour aller plus vite et aujourd’hui, je cours surtout pour ralentir ce qui accélère comme le temps, les kilos, le souffle et parfois les pensées.
Nous sommes quatre copines, sauf quand Chantal ne trouve pas une excuse. On court, on parle, on refait le monde, elles parlent de leurs hommes, parfois de manière drôle, souvent désabusées. Il paraît que courir améliore le cœur, chez nous, ça améliore surtout les conversations. Nous avons toutes téléchargé une application qui compte les kilomètres, mais aucune n’a encore inventé celle qui compte les fous rires. Et pourtant, c’est sûrement le meilleur exercice. Quand on revient, on s’assoit souvent dans le parc, on enlève les chaussures, on regarde les arbres, les enfants, les chiens, les étudiants, les retraités. Une ville se raconte très bien depuis un banc.
Je suis la troisième génération de ma famille ici. Mes grands-parents sont arrivés avec leurs valises et mes parents y ont construit leur vie. Moi, je ne me demande plus d’où je viens, je sais où je suis : d’ici, Montcellienne. Avec un couscous le dimanche et une râpée de pommes de terre quand Paulette nous invite. Je n’ai jamais trouvé que les deux étaient incompatibles.
Je ne pratique pas de religion, mais je respecte ceux qui vivent la leur tant qu’ils respectent la liberté des autres. Ma conviction à moi est plus simple, c’est la dignité, l’égalité, la liberté, la fraternité et aussi la sororité. Ça me suffit largement pour remplir une vie. Je suis syndicaliste, pas parce que j’aime les conflits mais parce que je déteste les injustices. La nuance est importante. On m’a souvent demandé pourquoi je m’engageais autant. Je réponds toujours : « Parce que j’aimerais qu’un jour, on n’en ait plus besoin. » J’étais sur les ronds-points avec les Gilets jaunes. Pas tous les jours, mais souvent. J’y ai rencontré des gens que je n’aurais pas forcément croisés ailleurs, à part les ouvriers, des commerçants, des infirmières, des retraités, des chômeurs, des mères de famille. On parlait beaucoup, on n’était pas toujours d’accord, mais on partageait une fatigue et une volonté d’espoir communes. Je suis repartie avec plus de questions que de réponses. Ça ne me dérange pas car les certitudes sont parfois les plus mauvais carburants de la démocratie.
Une conviction politique naît rarement dans un livre. Elle naît dans une cuisine. Pour me raconter, je partirais de là. Vous savez, quand j’étais petite, je croyais que toutes les familles vivaient comme la nôtre. Mon père partait travailler tôt, ma mère comptait tout, les billets, les pièces, les jours avant la paie, les vêtements qui pouvaient encore faire une saison.
Je ne savais pas que ça s’appelait un budget, je croyais simplement que les mamans faisaient toutes ça. Nous habitions un quartier où presque tout le monde était mineur, les pères partaient au travail, les mères travaillaient aussi, ou reprenaient un emploi dès que les enfants grandissaient. Je ne me souviens pas d’avoir vu beaucoup de femmes qui se demandaient si elles allaient « faire carrière ». Elles se demandaient surtout comment finir le mois sans finir le courage.
Je suis née à une drôle d’époque, à la fin des années soixante-dix, au début des années quatre-vingt. Les garçons avaient encore le droit d’être turbulents et les filles devaient être raisonnables.
Quand mon frère rentrait tard, on disait « C’est un garçon », quand je voulais faire pareil, la réponse n’était pas exactement la même. Je crois que mon féminisme est né là et pas dans les livres, mais dans ces petites différences qui semblaient normales à tout le monde, sauf à moi.
Je regardais ma mère, je la voyais partir travailler, revenir, faire à manger, s’occuper de nous, préparer le lendemain et moi, je me demandais pourquoi personne ne trouvait cela extraordinaire. J’ai compris beaucoup plus tard que des millions de femmes faisaient exactement la même chose et que presque personne ne les applaudissait.
Alors oui, quand je me suis engagée dans un syndicat, ce n’était pas contre quelqu’un, c’était pour que certaines choses deviennent enfin normales comme un salaire égal, le respect, la dignité, la possibilité de dire non.
Je me souviens aussi d’une femme qui passait souvent à la télévision quand j’étais jeune adulte, Nicole Notat. On pouvait être d’accord ou non avec ses positions, mais la voir diriger la CFDT dans les années 1990, à une époque où les grandes centrales syndicales étaient encore très masculines, ça comptait. Elle parlait calmement, elle connaissait ses dossiers, elle n’avait pas besoin de hausser la voix pour être écoutée. Je me suis souvent dit qu’on pouvait défendre les salariés sans perdre son humanité. Ce n’était pas une idole, c’était une preuve. La preuve qu’une femme pouvait prendre sa place là où, pendant longtemps, on avait surtout vu des hommes. Et puis, plus tard, il y a eu toutes les autres, les syndicalistes, les militantes, les avocates, les infirmières, les enseignantes, les femmes moins connues qui n’écriront jamais leurs mémoires, mais qui ont changé la vie de leurs collègues simplement en osant dire : « Là, ce n’est pas normal. » Je crois que les grandes histoires avancent grâce à beaucoup de petites phrases comme celle-là.
Vous savez ce qui me fait le plus rire aujourd’hui ? La cinquantaine. On vous vend ça comme l’âge de la maturité. Personne ne vous explique que votre corps décide soudain d’improviser. Vous avez chaud en plein mois de janvier, vous avez froid en juillet, vous oubliez pourquoi vous êtes entrée dans une pièce, vous cherchez vos lunettes alors qu’elles sont sur votre tête, vous dormez moins, vous pensez davantage, vous vous énervez pour un rien. Et tout le monde appelle ça un « âge », moi, j’appelle ça une révolution intérieure. Le pire, ce sont les magazines. « Retrouvez votre silhouette de vos trente ans. » Pourquoi ? J’aimais beaucoup mes trente ans, mais je n’ai aucune envie d’y reprendre place. Mes cinquante ans m’ont appris des choses que j’ignorais alors complètement. Comme dire non, ne plus vouloir plaire à tout le monde, comprendre qu’une ride raconte souvent une histoire beaucoup plus intéressante qu’un filtre Instagram. J’aime les femmes, je ne parle pas d’amour, je parle d’admiration. Je regarde mes copines, celles qui élèvent seules leurs enfants, celles qui travaillent de nuit, celles qui prennent soin d’un parent malade, celles qui recommencent une vie à cinquante ans.
On dit parfois que les femmes sont fortes. Je crois surtout qu’elles n’ont pas toujours eu le choix et je continue pourtant à croire qu’on peut faire bouger les choses. Pas avec des grands discours, avec des petits gestes, une main tendue, une injustice qu’on refuse, une jeune collègue qu’on encourage, une vieille habitude qu’on ose remettre en question. Et beaucoup de rires.
Parce que les combats sans humour finissent souvent par oublier pourquoi ils ont commencé. J’aime Montceau. Je l’aime parce qu’elle ne vous demande jamais d’où viennent vos grands-parents, elle finit toujours par vous demander comment vous allez. Et je crois que c’est une excellente définition d’une ville.
Bon… Je vais vous laisser parce que les copines m’attendent en s’échauffant sur place, il faut toujours mettre ses baskets en forme avant de se lancer. Mais avant de partir, je vais d’abord passer dix minutes à chercher les clés de la voiture. Je les ai posées « à un endroit où je serais sûre de les retrouver ».
C’est précisément ce genre d’idée qui vous confirme qu’on a bien cinquante ans.
Gilles Desnoix



