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mardi 4 août 2026 à 05:14

Le médecin de 90 ans qui se voit exercer encore 10 ans



 

France Télévisions a récemment consacré un reportage à Jean-Pierre Lyon, médecin généraliste de 90 ans, toujours en activité à Alençon. Son sourire, son énergie et sa fidélité à ses patients forcent le respect. Son histoire est belle, profondément humaine, et l’on ne peut qu’éprouver de l’admiration pour cet homme qui continue d’exercer un métier qu’il aime avec une passion intacte. Mais ce portrait nous a aussi interpellés. Car derrière l’émotion qu’il suscite se cache une autre réalité, beaucoup moins réjouissante : lorsqu’un médecin de 90 ans demeure indispensable pour répondre aux besoins d’une population, ce n’est plus seulement l’histoire exceptionnelle d’un homme que l’on raconte, c’est peut-être aussi le diagnostic d’un système de santé qui peine à assurer sa propre relève.

Le docteur Jean-Pierre Lyon exerce encore à Alençon à 90 ans. Il consulte, se déplace au domicile de ses patients et plaisante en affirmant qu’il prendra sa retraite « dans dix ans ». Dans un territoire où trouver un généraliste est devenu difficile, ses patients voient en lui une chance, presque une institution. Son histoire est admirable. Elle est aussi profondément troublante : lorsqu’un médecin de 90 ans devient indispensable au fonctionnement ordinaire des soins, l’exception humaine révèle une défaillance collective.

Combien de médecins travaillent encore à 80 ou 90 ans ? Les chiffres doivent être maniés avec précaution, car les organismes ne comptent pas exactement les mêmes catégories. L’Ordre distingue notamment les médecins en activité régulière, tandis que la CARMF mesure le cumul entre retraite et activité libérale.

Au 1er janvier 2026, parmi les médecins en activité régulière, l’Ordre recensait 196 médecins âgés de 80 à 84 ans, 44 médecins âgés de 85 à 89 ans, 11 médecins âgés de 90 à 94 ans, un médecin âgé de 95 à 99 ans. Cela représente 252 médecins de 80 ans ou plus en activité régulière, dont 12 âgés d’au moins 90 ans.  Mais cette photographie ne comprend pas tous les retraités qui poursuivent une activité. Au 1er juillet 2025, la CARMF comptait 15 060 médecins libéraux cumulant retraite et exercice, contre 3 799 en 2010 : leur nombre a donc presque quadruplé en quinze ans. Leur âge moyen atteignait 72,12 ans. Dans cette seule population libérale en cumul emploi-retraite, on dénombrait environ 802 médecins entre 80 et 84 ans, 179 entre 85 et 89 ans, 38 âgés de plus de 90 ans. Autrement dit, un peu plus de 1 000 médecins libéraux retraités continuaient à exercer après 80 ans, parmi lesquels une quarantaine avaient dépassé 90 ans.

Ces données ne peuvent pas simplement être additionnées à celles de l’Ordre, les périmètres administratifs pouvant se chevaucher ou différer. Elles permettent néanmoins d’établir un ordre de grandeur solide : en France, plus d’un millier de médecins travaillent encore après 80 ans, et plusieurs après 90 ans.

Des médecins qui auraient dû être à la retraite ? L’expression mérite d’être nuancée. Il n’existe pas d’âge biologique ou moral auquel un médecin deviendrait automatiquement incapable d’exercer. L’âge ne suffit pas à apprécier la compétence, la vigilance ou la qualité de la pratique. Certains médecins âgés disposent d’une expérience irremplaçable, connaissent plusieurs générations d’une même famille et adaptent volontairement leur activité à leurs capacités. Cependant, l’âge moyen de liquidation de la retraite des médecins libéraux était de 66,85 ans en 2025. Les praticiens qui exercent à 75, 80 ou 90 ans se situent donc très au-delà de l’âge habituel de cessation d’activité.

Il ne faut pas confondre deux phénomènes.

Certains continuent parce qu’ils aiment profondément leur métier, redoutent l’inactivité, ont construit leur identité autour de la médecine ou ressentent une responsabilité envers leurs patients. D’autres poursuivent parce qu’ils savent qu’en partant, aucune relève n’est assurée. Ils ne restent alors plus seulement par désir : ils deviennent les derniers étais d’un édifice fragilisé. Le médecin âgé n’est pas nécessairement retenu par le système. Il peut aussi être retenu dans le système.

Ce que cela dit des médecins. La médecine a longtemps été vécue moins comme un emploi que comme un état. Le médecin de famille ne quittait pas totalement son rôle en fermant son cabinet : il restait le médecin du village, du quartier, de la famille et parfois de plusieurs générations.

Cette culture produit une remarquable fidélité, mais aussi une confusion entre engagement et sacrifice. Une profession ne devrait pas avoir besoin de l’héroïsme permanent de ses membres pour assurer son fonctionnement ordinaire.

Continuer à 90 ans peut exprimer la passion, le plaisir intellectuel, la vitalité et le besoin d’être utile. Cela peut également révéler la difficulté à renoncer à une position sociale, à des relations anciennes, à un pouvoir de décision ou à une identité forgée pendant soixante années. Le départ en retraite ne signifie alors pas seulement quitter un cabinet : il oblige à répondre à une question vertigineuse, « qui suis-je lorsque je ne soigne plus ? »

Le cas du docteur Lyon raconte donc quelque chose de la noblesse du métier. Il en montre aussi la part de dépendance réciproque : les patients ont besoin de leur médecin, mais certains médecins ont également besoin de continuer à être nécessaires.

Ce que cela dit de l’évolution du métier. Le jeune médecin d’aujourd’hui n’est pas forcément moins dévoué que son aîné. Il refuse plus souvent que le dévouement exige l’effacement de toute vie personnelle.

L’ancienne médecine libérale reposait fréquemment sur un médecin seul, disponible tard le soir, le week-end, pendant ses vacances et parfois jusqu’à l’épuisement. Ce modèle était rendu possible par une organisation familiale particulière, par le travail souvent invisible du conjoint et par une société moins attentive à l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée.

Les nouvelles générations recherchent davantage l’exercice collectif, le salariat ou les maisons de santé, le partage des gardes, des horaires prévisibles et un travail coordonné avec des infirmiers, pharmaciens, assistants médicaux et autres professionnels. Ce n’est pas forcément une dégradation de la vocation. C’est le passage d’une médecine fondée sur le sacrifice individuel à une médecine qui voudrait devenir soutenable.

Le problème est que la société continue souvent d’attendre la disponibilité de l’ancien modèle tout en organisant les effectifs, les rémunérations et les structures selon un modèle nouveau encore inachevé.

La pénurie française est aussi une pénurie de temps médical. Au 1er janvier 2025, la France comptait environ 237 200 médecins en activité, dont 100 000 généralistes. Au 1er janvier 2026, l’effectif a poursuivi sa progression. Le nombre brut de médecins n’est donc pas en effondrement.

Pourtant, le sentiment de pénurie est réel. Cela tient à plusieurs raisons comme la population augmente et vieillit, les maladies chroniques demandent davantage de suivi, les médecins sont très inégalement répartis, certaines spécialités manquent cruellement de praticiens, le temps médical disponible par médecin a changé, les tâches administratives prennent une place croissante, l’exercice collectif et le temps partiel remplacent progressivement le modèle du praticien isolé travaillant cinquante ou soixante heures par semaine.

Il peut donc y avoir davantage de médecins inscrits et moins de disponibilité ressentie par les patients. La démographie médicale présente d’ailleurs un paradoxe. L’âge moyen des médecins en activité régulière a diminué, passant de 50,2 ans en 2010 à 47,5 ans en 2026. Les moins de 40 ans représentent désormais 33,4 % de ces médecins. Mais, dans le même temps, 21 % ont encore 60 ans ou plus. Le système se rajeunit sans avoir fini de dépendre de ses anciens.

Une crise fabriquée sur plusieurs décennies. La pénurie actuelle n’est pas un accident tombé du ciel. Elle résulte en partie de décisions politiques anciennes. Pendant des décennies, le numerus clausus a limité le nombre d’étudiants admis en médecine. L’objectif était notamment de contenir les dépenses de santé selon une logique apparemment simple : moins de médecins produiraient moins d’actes et coûteraient moins cher à l’Assurance-maladie.

Cette vision a sous-estimé le vieillissement de la population, la transformation des pathologies, les départs massifs à la retraite, la féminisation du métier, la diminution du temps de travail individuel et les inégalités territoriales.

Le numerus clausus a été remplacé en 2019 par un numerus apertus, réformé à nouveau par la loi du 27 juin 2025 pour augmenter les capacités de formation. Mais former un médecin demande environ dix années, parfois davantage pour certaines spécialités. Les décisions prises aujourd’hui ne produiront donc leurs principaux effets qu’au cours de la prochaine décennie.

Nous demandons ainsi à des médecins de 70, 80 ou 90 ans de combler provisoirement un manque créé trente ans plus tôt.

Des déserts médicaux qui ne sont pas seulement médicaux. Les médecins ne choisissent pas leur lieu de vie uniquement en fonction d’une prime d’installation. Ils recherchent aussi un emploi pour leur conjoint, des écoles, des transports, des services publics, une vie culturelle, une connexion numérique correcte et la possibilité de travailler en équipe. Un désert médical est souvent précédé par un désert ferroviaire, commercial, scolaire, industriel ou administratif. On reproche alors au médecin de ne pas venir dans un territoire dont la puissance publique a progressivement éloigné presque tout le reste. Les politiques successives ont surtout privilégié les incitations financières : contrats, exonérations, primes, maisons de santé ou aides à l’installation. Certaines mesures sont utiles, mais leur accumulation produit des dispositifs complexes, coûteux et parfois peu évalués. La Cour des comptes a d’ailleurs critiqué l’efficacité et la lisibilité d’une partie des aides à l’installation. La question de la régulation de l’installation reste politiquement explosive. Les médecins invoquent justement la liberté d’exercice et les longues années d’études. Les élus des territoires abandonnés répondent que la liberté d’installation des professionnels aboutit, pour les habitants, à l’absence de liberté réelle de se faire soigner.

Deux libertés se heurtent : celle du médecin de choisir son lieu de vie et celle du citoyen d’accéder effectivement aux soins.

Un système très coûteux qui organise pourtant la rareté. En 2024, la dépense courante de santé a atteint près de 333 milliards d’euros, soit 11,4 % du produit intérieur brut. La France consacre donc une part considérable de sa richesse à la santé. Le reste directement payé par les ménages demeure relativement faible par rapport à de nombreux pays européens. Cela constitue une réussite majeure de la Sécurité sociale. Mais dépenser beaucoup ne garantit ni l’égalité territoriale, ni la simplicité, ni la disponibilité.

Le système français souffre moins d’une absence absolue d’argent que d’une mauvaise articulation entre ses composantes telles que médecine de ville et hôpital, prévention et soins curatifs, sanitaire et médico-social, médecins et autres professions, assurance-maladie obligatoire et complémentaires, décisions nationales et réalités territoriales.

En 2024, les frais de gestion du système représentaient environ 16,9 milliards d’euros. La coexistence de l’Assurance-maladie obligatoire, des complémentaires, de multiples contrats et de nombreux dispositifs de facturation produit une organisation complexe dont une partie des ressources sert à administrer le remboursement plutôt qu’à soigner.

De la Sécurité sociale à la gestion individualisée du risque. La Sécurité sociale de 1945 reposait sur une idée politique et philosophique puissante : la maladie n’est pas seulement un malheur individuel, mais un risque collectif auquel la société répond par la solidarité. Ce principe demeure. Mais son application évolue progressivement avec la multiplication des franchises, participations forfaitaires, complémentaires, dépassements d’honoraires et dispositifs particuliers qui déplacent une partie du financement ou de la responsabilité vers l’individu. Le patient devient un usager appelé à gérer son parcours, choisir sa complémentaire, réserver en ligne, trouver un médecin traitant et comprendre des règles de remboursement toujours plus sophistiquées.

La protection collective ne disparaît pas, mais elle se fragmente. Dans le même temps, la médecine est davantage pilotée par des indicateurs, des objectifs, des forfaits et des conventions. La convention médicale 2024-2029 a revalorisé les consultations et instauré de nouvelles rémunérations forfaitaires, notamment pour le suivi et la prévention. L’intention est cohérente : payer le médecin non seulement pour chaque acte, mais aussi pour la continuité des soins.

Cependant, cette évolution transforme aussi la relation médicale. Le médecin devient simultanément soignant, coordonnateur, gestionnaire de patientèle, producteur de données et exécutant d’objectifs conventionnels.

Les contradictions politiques. La droite insiste traditionnellement sur la liberté d’installation, la médecine libérale, la responsabilité individuelle et l’attractivité financière du métier. Mais elle soutient aussi parfois des mesures de contrainte lorsqu’elle représente des territoires ruraux privés de médecins. La gauche défend plus volontiers la régulation territoriale, le service public et les centres de santé salariés. Elle doit toutefois reconnaître que l’hôpital public ne peut pas absorber toutes les demandes et que la médecine libérale demeure indispensable. Le centre politique privilégie les incitations, les conventions, la coordination et les ajustements successifs. Cette méthode évite la rupture, mais elle empile parfois les mécanismes sans modifier profondément l’organisation. Les collectivités locales, enfin, se livrent à une concurrence devenue absurde : cabinet gratuit, logement, prime, secrétariat, véhicule ou centre de santé. Chacune tente d’attirer le même médecin depuis la commune voisine. Le territoire gagnant célèbre une installation ; le territoire voisin constate un départ. À l’échelle nationale, aucun médecin supplémentaire n’a été créé. Quant à l’appel aux médecins retraités, il constitue une solution utile à court terme mais politiquement commode. Il donne l’impression d’agir immédiatement sans affronter les questions les plus difficiles : répartition des professionnels, organisation du temps médical, délégation de compétences, attractivité des territoires et place respective du public et du libéral.

Ce que cela dit de nous. Nous affirmons que la santé est un droit, mais nous acceptons progressivement qu’elle devienne un parcours d’obstacles. Nous trouvons presque normal de téléphoner à quinze cabinets, d’attendre plusieurs mois un spécialiste, de parcourir cinquante kilomètres ou de passer par les urgences pour obtenir une réponse que la médecine de ville ne peut plus fournir. Nous admirons le médecin de 90 ans, et nous avons raison de l’admirer. Mais cette admiration risque de masquer notre résignation. Nous transformons en belle histoire individuelle ce qui constitue aussi une alerte collective.

Le docteur Lyon représente la continuité, la proximité et la fidélité. Il rappelle une époque où le médecin était accessible, connaissait les familles et suivait les existences. Mais nous ne pouvons pas demander aux nouvelles générations de reproduire à l’identique un modèle qui reposait souvent sur l’épuisement, la disponibilité permanente et l’effacement de la vie personnelle.

La question n’est donc pas de savoir si les jeunes médecins ont encore la vocation. Elle est de déterminer si nous sommes capables de construire une organisation dans laquelle la vocation n’est pas condamnée à devenir un sacrifice.

Une lecture philosophique : soin, dette et justice. Dans une perspective aristotélicienne, la médecine vise un bien concret : permettre à chacun de vivre aussi pleinement que possible. Le système ne peut donc être jugé uniquement à partir de ses dépenses ou de ses effectifs, mais selon sa capacité réelle à rendre ce bien accessible.

Avec John Rawls, on pourrait soutenir qu’un système de santé juste doit être organisé en priorité au bénéfice de ceux qui subissent les plus fortes inégalités : habitants ruraux, personnes âgées, pauvres, handicapés, malades chroniques ou patients sans médecin traitant. Or ce sont souvent eux qui rencontrent le plus d’obstacles.

Michel Foucault nous inviterait à observer l’envers de la protection : le système soigne, mais il classe, mesure, contrôle, tarifie et normalise également. Le patient devient un dossier et le médecin un opérateur soumis à des indicateurs.

Enfin, selon l’éthique du soin, le « care », la santé ne repose pas seulement sur des actes techniques. Elle dépend de relations, de présence, de temps, d’attention et de continuité. Ce sont précisément ces dimensions que le docteur Lyon incarne et que l’organisation contemporaine peine à rémunérer et à préserver.

Le véritable diagnostic. Jean-Pierre Lyon n’est pas la preuve que l’on peut travailler jusqu’à 90 ans, mais la preuve que certains humains conservent très longtemps le désir et la capacité de servir. Mais un système solide ne devrait pas dépendre de leur exceptionnelle longévité. Il faut permettre aux médecins âgés qui le souhaitent de poursuivre une activité adaptée, avec une formation actualisée, une évaluation confraternelle, une charge raisonnable et la possibilité de transmettre leur patientèle. Il faut également leur permettre de partir sans éprouver le sentiment d’abandonner leurs patients à eux-mêmes.

Le plus bel hommage à rendre au docteur Lyon ne serait pas de souhaiter que tous les médecins l’imitent. Ce serait de faire en sorte que, lorsqu’il décidera enfin de raccrocher, ses patients aient déjà trouvé un successeur.

Car lorsqu’un médecin de 90 ans annonce qu’il prendra sa retraite à 100 ans, nous pouvons sourire de sa vitalité. Mais nous devrions aussi nous demander, avec un peu moins de légèreté, si notre système de santé n’espère pas secrètement qu’il tiendra parole.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : France Télévisions, Conseil national de l’Ordre des médecins, Atlas de la démographie médicale 2026, CARMF (Caisse autonome de retraite des médecins de France), DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), Assurance Maladie, Cour des comptes, Vie-publique.fr, Ministère de la Santé et de l’Accès aux soins, Haut Conseil pour l’avenir de l’Assurance maladie (HCAAM)

 






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