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lundi 3 août 2026 à 05:27

Le banc des remplaçants de la Claudine



 

La Claudine poursuit tranquillement ses vacances. Elle nous a laissé une drôle de mission : aller rencontrer ceux dont on parle rarement, ceux qui ne font jamais la une des journaux mais qui, chaque matin, ouvrent les volets de notre société. Cette semaine, c’est Monique qui prend la parole. Si vous ne la connaissez pas, c’est sans doute parce qu’elle ressemble à des milliers de femmes que l’on croise sans toujours les regarder. Pourtant, il y a fort à parier qu’un jour, elle vous a rendu un service.

Je m’appelle Monique et j’ai soixante ans. Enfin, sur le papier, parce qu’il y a des matins où mes épaules en ont soixante-dix, surtout après une semaine à courir d’un remplacement à l’autre. Je ne suis pas médecin, pas ministre, experte invitée sur les plateaux de télévision, mais simplement une femme qui travaille. Enfin, qui travaille quand il y a du travail avec une semaine à la caisse, trois semaines d’aide à domicile, quelques jours sans rien, puis un remplacement et de nouveau l’attente. À force, quand on me demande « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? », je réponds « Ça dépend des semaines. »

Je n’ai jamais gagné beaucoup d’argent, mais j’ai toujours essayé de gagner ma vie honnêtement. Et je peux vous dire une chose : il y a des métiers où l’on ne fabrique pas des richesses, on empêche simplement des gens de sombrer. Quand j’aide une vieille dame à se lever, je ne fais pas un exploit, je lui rends juste sa journée possible. Ça ne passe jamais au journal de vingt heures et pourtant, pour elle, c’est toute sa vie.

Je ne me plains pas. Enfin, j’essaie. Parce que se plaindre ne remplit pas le réfrigérateur. Alors je souris. Les gens croient parfois que c’est facile, ils se trompent. Mais le sourire, lui, coûte encore moins cher qu’un litre d’essence.

J’ai porté le gilet jaune, vrai, et je ne le regrette pas. Ce que je regrette, c’est que beaucoup de ceux qui criaient leur fatigue aient fini par rentrer chez eux avec la même fatigue et un peu plus de déception. Nous disions que nous voulions être entendus. J’ai parfois l’impression qu’on nous a surtout écoutés juste le temps que les caméras soient là.

Les politiques ? Je vais vous faire une confidence, sincère, brute de pomme, ils ne m’intéressent plus beaucoup. Non pas parce qu’ils seraient tous mauvais. Non, parce qu’ils vivent souvent dans un monde où l’on parle de milliards pendant que moi je compte les euros.

Ce n’est pas qu’ils mentent, c’est qu’ils ne vivent plus tout à fait la même vie. Ils discutent du pouvoir d’achat et moi, je regarde le ticket de caisse, réellement ce n’est pas exactement la même chose.

Ma fille s’appelle Isabelle, je suis trop fière d’elle. Elle est infirmière, mais, bon, elle l’était à l’hôpital et elle aimait ce métier. Elle aime toujours les malades, mais elle n’aimait plus ce qu’on faisait de son métier. Alors elle est partie en libéral, du coup, elle continue ses études pour devenir infirmière en pratique avancée. Je la vois courir du matin au soir, elle soigne, elle écoute, elle rassure, elle remplit des papiers, puis elle rentre chez elle. Son mari cherche du travail, ils ont deux enfants. Et il y a aussi le collège, le lycée, les chaussures qui deviennent trop petites avant même d’être usées, les fournitures scolaires, les activités, le dictat des marques, les réseaux sociaux, les factures. Alors, parfois, on se téléphone.

Elle me demande :

— Maman, tu t’en sors ?

Je lui réponds :

— Et toi ?

On éclate de rire toutes les deux parce qu’on connaît déjà la réponse. Vous savez ce qui me fait sourire ? C’est que l’on dit souvent que les jeunes ne veulent plus travailler. Je regarde ma fille, je regarde ses collègues, toutes ces aides-soignantes, ces auxiliaires de vie, ces caissières, ces infirmières et je me dis qu’il faudrait parfois arrêter de raconter n’importe quoi.

Des gens qui travaillent, il y en a énormément, des gens qui s’épuisent aussi. Ce qui manque parfois, ce n’est pas le courage, c’est la reconnaissance.

J’aime Montceau et je l’aime parce qu’ici, on se connaît encore un peu. Quand je vais chez quelqu’un pour l’aider, je découvre souvent qu’il a connu mes parents, qu’il a travaillé avec mon mari, qu’il a vu grandir ma fille. Les villes ne sont pas faites que de rues, mais de souvenirs qui se croisent.

Les nouveaux élus ? Je ne les connais pas, je leur laisse le bénéfice du doute. Ils arrivent, ils découvrent… on verra bien. En politique, j’ai appris une chose : les promesses ne coûtent rien, sauf que les actes demandent toujours un peu plus d’efforts.

Moi, ce que j’aimerais ce n’est pas qu’on nous admire, qu’on nous remercie, non, simplement que, de temps en temps, ceux qui décident viennent passer une semaine avec nous. Pas pour une photo, pas pour une visite officielle. Non, là chez nous, une vraie semaine, faire comme nous le boulot, à courir d’un domicile à l’autre, à faire les courses en calculant, à finir le mois sans finir l’argent. Je crois qu’ils comprendraient beaucoup plus vite que certains rapports de trois cents pages.

L’année dernière, je devais partir en Bretagne. Ça faisait deux ans que je mettais de côté. Je suis veuve et la réversion ne fait pas l’appoint non plus. Pas grand-chose, et surtout quand le portemonnaie le permettait, quelques billets glissés dans une vieille boîte en fer où il y avait autrefois des biscuits. Et puis un matin, le réfrigérateur a décidé qu’il prenait sa retraite, comme ça, sans préavis, sans pot de départ. Le dépanneur l’a regardé deux minutes, puis moi, deux minutes, j’ai compris avant qu’il ouvre la bouche.

— Madame, il a fait son temps.

Moi aussi, je faisais le mien, sauf qu’on ne me remplace pas. Alors la Bretagne est restée sur les brochures et je suis partie chez ma sœur, dans le Massif central. Très joli, des montagnes, des vaches, des prés, des bosquets et encore des vaches. Et puis, toujours des vaches, moi, à la fin de la semaine, je leur donnais presque un prénom. Chez ma sœur, ils ont de la place avec les cinq enfants qui sont maintenant partis vivre leur vie, il y a de la chambre libre. Le beau-frère pense en faire un gîte à sa retraite. Et puis ça coûte beaucoup moins cher que l’océan.

Le nouveau frigo ? Je l’ai choisi comme on choisit aujourd’hui beaucoup de choses : pas celui qu’on voudrait, celui qu’on peut. On m’a expliqué les classes énergétiques : A, B, C, etc. Moi, j’ai surtout compris le prix, alors il est reparti avec un modèle classé G. Il consomme davantage, moi aussi, quand je monte mes escaliers. On m’a dit que ce n’était pas raisonnable. Je sais, mais ce qui n’est surtout plus raisonnable, c’est le prix des autres frigos et de toute manière je ne peux plus me permettre un crédit à la consommation de plus.

Heureusement, il y a les copines. Mado, Tiphaine et Marguerite… enfin, Marguerite, c’est son prénom de tous les jours, à l’état civil, elle s’appelle Simone. Elle prétend que c’est sa mère qui a choisi et je pense qu’elle lui en veut encore un peu.

Nous sommes toutes dans la cinquantaine… ou un peu plus. On travaille, on a travaillé, on retravaillera peut-être. Nous sommes veuves, divorcées, sans homme, etc. On compte les pièces jaunes dans le porte-monnaie comme d’autres comptent les actions en Bourse et à la fin du mois, nous sommes toutes d’excellentes comptables. Les chiffres ne mentent jamais, nous non plus. Mais nous savons recevoir, et comme il convient. Une fois par mois, l’une d’entre nous reçoit les autres, on apporte un gâteau, jamais acheté, toujours fait maison. D’abord parce que c’est meilleur, ensuite parce que c’est moins cher et surtout parce que, pendant qu’il cuit, il parfume la maison. Le bonheur aussi a parfois une odeur.

On rit beaucoup, énormément même, à tel point que les voisins doivent croire qu’on est complètement folles. Ils n’ont pas tout à fait tort. Nous racontons des histoires qui deviennent de plus en plus extraordinaires à mesure que les parts de gâteau diminuent. Nous nous moquons de nous-mêmes, de nos genoux, de nos lunettes, de ces applications sur le téléphone que personne ne comprend, des hommes aussi, surtout qu’ils ne sont plus là. Le rire, c’est notre mutuelle. Elle rembourse mieux que beaucoup d’autres.

Et puis il y a nos enfants. Ils sont grands maintenant. Enfin, sur leurs papiers, parce qu’une mère continue toujours à voir son petit garçon dans un homme de quarante ans, ou sa petite fille dans une infirmière qui court toute la journée. On dit qu’ils sont autonomes, c’est vrai, ils travaillent, ils élèvent leurs enfants, ils se débrouillent. Mais on sait aussi reconnaître, au ton de leur voix, le mois où les fins de mois arrivent un peu trop tôt. Alors on glisse discrètement cinquante euros. Ou on remplit un sac avec des conserves, quelques pâtes, des légumes du marché en prétendant qu’on en avait beaucoup trop. Et eux, ils font semblant de nous croire et nous faisons semblant de croire qu’ils nous croient. C’est une manière de s’aimer sans blesser la fierté de personne. Je crois que les mères savent faire ça depuis toujours.

Bon, je vais vous laisser car demain, je ne sais pas encore où je travaillerai, mais je sais déjà avec qui… avec des gens. Et finalement, c’est peut-être ça qui me tient debout depuis quarante ans.

Parce qu’au fond, les fins de mois sont parfois difficiles, mais je refuse que les fins d’humanité le deviennent aussi.

 

Gilles Desnoix

 






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