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lundi 20 juillet 2026 à 05:26

Le banc des remplaçants de la Claudine



 

 

La Claudine profite toujours de ses vacances. Quant à nous, nous poursuivons notre tournée des personnages qui peuplent discrètement notre quotidien.

Cette semaine, direction les bords du canal, juste avant la zone commerciale des Équipages, là où une halte fluviale accueille parfois quelques bateaux de passage. C’est là que Jojo installe sa chaise, sa canne et, certains week-ends, sa petite tente. Il pourrait presque donner son adresse : « troisième peuplier après la voie ferrée ». De son poste d’observation, il voit passer bien davantage que des poissons.

Je m’appelle Jojo. Enfin… Joseph sur ma carte d’identité. Mais ça fait tellement longtemps qu’on m’appelle Jojo que même le facteur finirait par se tromper. Je pêche ici depuis, tiens, depuis combien déjà ? Bah, je ne sais plus. C’est mauvais signe, paraît-il, ou alors c’est simplement que les années finissent par se mélanger comme les remous derrière une péniche.

À mon âge, on oublie les dates, heureusement, je n’oublie jamais où j’ai posé mes cannes, enfin, presque jamais. Le plus difficile, aujourd’hui, ce n’est plus de sortir un poisson de l’eau, c’est de sortir de ma chaise. Les rhumatismes, eux, mordent beaucoup plus souvent que les gardons. Je leur dis tous les matins : « Vous pourriez quand même prendre un jour de repos. » Ils ne m’écoutent jamais, moi non plus, d’ailleurs, alors on continue tous les trois… mes deux genoux et moi.

J’aime cet endroit. Derrière moi, les voitures filent vers les Gautherets sans vraiment regarder le canal, devant moi, l’eau prend son temps et entre les deux, je fais pareil.

Parfois, un bateau s’arrête à la halte fluviale, les plaisanciers descendent, ils regardent la carte, ils me demandent où acheter du pain, où boire un café et ils repartent souvent en disant « Les gens sont gentils, ici. ». Ça me fait toujours plaisir. Parce qu’on oublie parfois que les habitants sont le premier paysage d’une ville. De l’autre côté du canal, il y a l’Euro Vélo 6. Ah, Alors là, j’en vois passer des drôles d’équipages. Des Hollandais bronzés dès le mois de mai, des Allemands qui transportent la moitié de leur maison sur deux roues, des familles avec des remorques, des enfants qui pédalent en chantant, des couples qui roulent sans se parler parce qu’ils n’ont pas besoin de parler. Et puis il y a ceux qui traversent la France avec un sourire qui ferait presque oublier les kilomètres. Pendant ce temps, dans mon dos, arrivent les cyclistes des clubs. Ceux-là, on les entend avant de les voir. Casque profilé, lunettes miroir, cuisses qui brillent sur un vélo qui coûte plus cher que ma première voiture et ils passent à une vitesse. Je n’ai même pas le temps de leur dire bonjour, j’ai toujours l’impression qu’ils poursuivent quelqu’un ou qu’ils sont poursuivis.

Moi, j’ai choisi mon camp, je préfère regarder les hérons. Parfois arrivent les copains, des anciens de la mine, du fond ou du jour. Entre nous, il n’y a jamais eu de différence (ou on fait semblant de ne plus s’en souvenir), le charbon salissait tout le monde de la même couleur.

On parle de tout, de rien, des enfants, des petits-enfants, des médecins, des médicaments dont les noms sont plus compliqués que ceux des poissons. Et puis, forcément, on raconte les mêmes histoires. Je crois même qu’on les raconte de mieux en mieux chaque année. Le problème de la mémoire, c’est qu’elle oublie parfois les détails, mais elle améliore beaucoup les anecdotes.

Un peu plus loin, des gamins viennent pêcher. Ça, ça me fait plaisir car ils sont patients, ils posent des questions, ils s’émerveillent pour un poisson qui, moi, me ferait presque m’excuser de l’avoir dérangé. Tant qu’il y aura des jeunes au bord de l’eau plutôt que toute la journée devant un écran, je continuerai à croire que tout n’est pas perdu.

Ce qui me rend triste, en revanche, ce n’est pas de rentrer bredouille, c’est de voir ce que certains laissent derrière eux. Des tas de canettes, de bouteilles, de sacs, de pneus, des chariots. Je ne sais même plus ce qu’on n’a pas retrouvé au fond du canal et n’allez pas voir la neuvième écluse après une crue. C’est à pleurer.

Les gens aiment la nature à condition qu’il y ait quelqu’un derrière pour ramasser ce qu’ils y abandonnent. Ça, je ne comprendrai jamais.

Comme je ne comprends pas toujours certains pêcheurs. Enfin, je les comprends un peu mais je souris. Ils ont parfois les huissiers qui frappent à leur porte, mais ils arrivent avec trois cannes en carbone, un siège qui ressemble à un fauteuil de Formule 1, des détecteurs électroniques, des moulinets venus du Japon et un chariot qui transporte plus de matériel que mon père n’en avait pour refaire toute sa cuisine. Et puis les concours, pour ceux-ci ils dépensent des centaines d’euros parfois. Moi, mon plus beau concours, c’est quand un martin-pêcheur vient se poser à dix mètres de moi. Celui-là ne demande aucun droit d’inscription.

Vous savez, si je pêche autant aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour les poissons. Quand ma femme est partie, la pauvre, la maison faisait beaucoup trop de bruit avec son silence. Alors je suis revenu ici, j’avais toujours pêché, mais jamais autant. Au début, je croyais venir pour occuper mes journées, j’ai compris ensuite que je venais surtout pour continuer à lui parler. Elle connaît encore tous mes coins et je lui raconte les péniches, les bateaux, les vélos, les gamins, les poissons qui se moquent de moi. Et parfois, quand le canal est parfaitement calme, j’ai presque l’impression qu’elle me répond.

Alors vous voyez, les gens pensent que je viens pêcher, ils se trompent un peu car je viens surtout respirer et ensuite rentrer le soir un peu moins seul qu’en arrivant le matin.

Bon… Je vais vous laisser parce qu’il y a un gardon qui vient de me faire croire qu’il s’intéressait à mon asticot, ou alors c’est encore un de mes rhumatismes qui a fait bouger le flotteur. À mon âge, on finit par douter de tout, sauf d’une chose. Une journée au bord de l’eau est rarement une journée perdue.

Allez, je remballe doucement, aujourd’hui, je n’ai peut-être pas pris beaucoup de poissons, mais j’ai vu passer un beau bateau avec des Hollandais souriants, une famille de cyclotouristes, trois gamins qui ont découvert leur premier gardon, deux vieux copains qui ont encore refait le monde, et un héron qui, lui, ne s’est disputé avec personne.

Finalement, il y a des journées où la pêche n’est pas au bout de la ligne…. mais tout autour.

 

Gilles Desnoix

 

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