Autres journaux :


lundi 13 juillet 2026 à 04:49

Le banc des remplaçants de la Claudine



 

 

La Claudine prend des vacances… enfin, paraît-il ! Mais rassurez-vous, elle reviendra, enfin… normalement, parce qu’il a tout de même fallu plusieurs réunions, des négociations compliquées, quelques cafés, beaucoup de persuasion et même, paraît-il, la promesse de lui garder sa place pour réussir à convaincre la Claudine de prendre deux mois de vacances. Elle a fini par accepter, mais à une seule condition : ne pas abandonner les lecteurs de Montceau News. Du coup, tout un petit peuple s’est porté volontaire pour assurer l’intérim, pas des journalistes, pas des éditorialistes et encore moins des experts qui savent tout sur tout. Non, des gens ordinaires… Enfin… ordinaires, c’est vite dit.

Un maître-nageur qui observe la société depuis le bord du bassin de la piscine, un pêcheur philosophe du canal, une habituée des marchés, un retraité qui connaît Montceau comme sa poche, un banc public qui entend tout, peut-être même un héron qui regarde les humains s’agiter avec une certaine perplexité… Bref, des personnages qui ont tous un point commun : ils aiment les gens et ils ont des choses à raconter. Chaque lundi de l’été, l’un d’eux prendra donc la plume, enfin, c’est une façon de parler, pour vous raconter ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il comprend… ou ce qu’il ne comprend toujours pas. Et ce, avec humour, tendresse, parfois avec un petit coup de griffe mais jamais avec méchanceté.

La Claudine leur a simplement laissé une consigne avant de partir : « Faites rire les lecteurs… mais laissez-leur aussi un petit quelque chose à emporter dans leurs bagages. »

Alors, installez-vous confortablement, les vacances commencent.

Et aujourd’hui, c’est Lulu, le maître-nageur, qui s’y colle… pour observer, non pas seulement le bassin, mais toute cette drôle d’humanité qui vient s’y rafraîchir.

Moi, Lulu, j’aime les étés, surtout quand les gens oublient qu’ils sont tous pareils en maillot de bain. Il y a des métiers où l’on voit défiler l’humanité, médecin, coiffeur, buraliste, moi, c’est maître-nageur. Quarante-huit ans, vingt-six saisons au bord du bassin. Autant vous dire que des ventres, des muscles, des tatouages, des plongeons magnifiques et des plats mémorables, j’en ai vu passer quelques-uns. Le chlore, ça conserve les carreaux et les souvenirs.

À force, je pourrais presque reconnaître les habitués rien qu’à leur façon de poser leur serviette. Le monsieur qui prend dehors l’été 3 places avec une serviette alors qu’il est venu tout seul, la mamie qui descend l’échelle comme si elle pénétrait dans l’océan Arctique, le sportif qui s’échauffe pendant vingt minutes avant de faire trois longueurs et de repartir convaincu d’avoir préparé les Jeux olympiques et que tout le monde a applaudi à son exploit. Et puis il y a les papys, ah les papys, ceux qui arrivent en marchant doucement, voire très doucement.

On se dit qu’ils vont entrer dans l’eau avec prudence et soudain « Plouf ! » un plongeon digne de leurs vingt ans. Le problème, c’est qu’ils en ont quatre-vingts. Alors c’est moi qui prends vingt ans d’un coup, mais en stress. Heureusement, la plupart ressortent aussi fiers qu’un champion olympique.

Et puis il y a mes préférées, les mamies de l’aquagym. Celles-là arrivent en discutant, traversent le pédiluve en continuant leur conversation et repartent une heure plus tard sans avoir épuisé leur sujet. J’ai parfois l’impression qu’elles possèdent trois poumons : un pour respirer, un pour faire les exercices et un troisième uniquement pour bavarder et rire. Dans l’eau, elles retrouvent quinze ans. Elles plaisantent, se taquinent, éclatent de rire comme des adolescentes. Puis, en remontant l’échelle, leurs genoux leur rappellent gentiment qu’elles ont quelques printemps de plus. Mais elles s’acceptent telles qu’elles sont, sans chercher à paraître autrement. Franchement, si les plus jeunes avaient parfois la moitié de cette joie de vivre et deux fois moins de complexes, elles gagneraient un temps fou à être heureuses.

Les enfants, eux, sont différents. Ils ne trichent jamais, ils feintent souvent, mais ils ne trichent pas. Ils ont peur, ils le disent, ils rient, boivent la tasse et recommencent. Quand un gamin nage tout seul pour la première fois, je crois que je suis presque aussi heureux que ses parents. Au fond, c’est ça mon métier, ce n’est pas de siffler, pas de dire : « On ne court pas ! », pas de rappeler pour la cinquantième fois que le grand bain n’est pas une piste de décollage.

Mon métier, c’est d’apprendre à quelqu’un qu’il sera plus libre demain qu’il ne l’était hier et je ne connais pas beaucoup de métiers qui offrent ce privilège.

Il y a aussi les adolescents. L’eau n’est jamais leur première préoccupation, ils viennent surtout vérifier si l’autre les regarde. Je pourrais presque dresser une carte complète des histoires d’amour de l’été simplement en observant les plongeoirs car certains plongent pour impressionner et d’autres font semblant de ne pas regarder. Mais ils regardent tous.

Et puis arrivent les séductrices. Enfin celles qui pensent que toute la piscine est venue uniquement pour elles. Le regard balaie le bassin à trois cent soixante degrés, pas un homme ne doit leur échapper, c’est un véritable radar. À l’inverse, il y a celles et parfois ceux qui garderaient presque un pull dans l’eau tant ils ont peur qu’on juge leur corps. Je les regarde souvent avec tendresse.

Parce qu’après vingt-six étés, je peux vous faire une confidence, les gens passent infiniment plus de temps à s’inquiéter de leur propre ventre que de celui du voisin. La plupart des complexes sont des conversations que chacun entretient avec lui-même. Les autres regardent surtout où ils mettent leur serviette.

Il y a les usagers, la grande majorité est formidable : un bonjour, un sourire, un merci, cela ne coûte pas plus cher qu’une entrée mais alors quel pourboire pour celui qui les reçoit.

Et puis il y a les autres, Ceux qui pensent que la piscine devrait ouvrir vingt-quatre heures sur vingt-quatre, que l’eau devrait être plus chaude, ou plus froide, que le soleil devrait être réglable, que les enfants font trop de bruit ou qu’il n’y a pas assez d’animations, que les vestiaires sont trop loin, les cabines sont trop petites avec des casiers qui coincent, que le distributeur ne rend pas la monnaie.

Curieusement, personne ne vient jamais se plaindre quand tout fonctionne, c’est comme ça. Je ne leur en veux même plus, depuis longtemps j’ai appris qu’on ne confond pas une mauvaise journée avec une mauvaise personne.

Et puis il y a nous, l’équipe, les collègues, les saisonniers, les agents d’entretien, d’accueil, à la technique. On parle souvent des maîtres-nageurs mais jamais assez de ceux qui rendent la piscine propre avant même que le premier baigneur n’arrive.

Une piscine, ce n’est pas seulement un bassin, c’est une petite ville qui se réveille chaque matin.

La hiérarchie ? Elle fait ce qu’elle peut, comme tout le monde, et les syndicats aussi. Ils viennent parfois voir s’il n’y aurait pas un sujet, des fois ils repartent avec un, parfois sans.

C’est la vie d’un service public, moi, je reste au bord du bassin, je vois passer les débats comme les nuages. Parce qu’au fond, ce qui m’intéresse le plus, c’est le petit qui, ce matin, refusait d’enlever sa frite en mousse et qui, ce soir, nage presque tout seul.

Le reste, demain, on en reparlera, l’eau, elle, sera toujours là, et moi aussi.

Enfin jusqu’à la retraite, oui jusque-là parce qu’au fond, je crois que j’ai de la chance.

Tous les matins, j’ouvre une piscine, mais ce sont des centaines de petits moments de vie qui entrent avec les premiers baigneurs. Un enfant qui ose enfin lâcher sa frite, un papy qui retrouve le plaisir de plonger, une famille qui repart avec des souvenirs plein la tête. Ça ne figure dans aucun tableau de bord, mais c’est peut-être ça, le vrai service public : être là, discrètement, pour que les autres passent une bonne journée.

J’aime mon métier. Pas parce qu’il est toujours facile. Parce qu’il est utile.

Et puis, entre nous, tant que le plus gros danger de ma journée restera d’expliquer pour la deux cent quarante-septième fois qu’on ne court pas autour du bassin. C’est que la vie est quand même plutôt belle.

Allez, je vous laisse, je viens justement d’apercevoir un futur champion olympique qui s’apprête à faire un plongeon interdit et son grand-père est déjà en train de lui montrer comment faire !

 

Gilles Desnoix

 

lulu-130726

 






Le commentaires sont fermés.