La peur, cette compagne qui a bâti l’humanité (partie III)
Au terme de cette réflexion, une évidence s’impose. Nous croyions parler de la peur. Nous découvrons en réalité que nous parlions de l’homme. Car la peur n’est pas un accident de notre existence. Elle en est l’une des conditions. Depuis des millénaires, l’humanité tente de s’en libérer. Les philosophes la questionnent, les médecins la soignent, les psychologues l’analysent, les religions lui donnent un sens, les militaires apprennent à agir malgré elle, les éducateurs essaient de la canaliser, les artistes la représentent, les dirigeants politiques la combattent parfois… ou l’utilisent. Et pourtant, elle demeure. Pourquoi ? Parce qu’elle est le prix de notre intelligence. Un animal ressent la peur lorsqu’il perçoit un danger, l’homme, lui, peut ressentir la peur devant une simple idée, il souffre d’un souvenir, il s’inquiète d’un avenir qui n’existe pas encore, il imagine un échec qui ne surviendra peut-être jamais, il anticipe une maladie, une guerre, une rupture, une humiliation et ainsi il vit plusieurs fois un malheur qui n’arrivera peut-être jamais.
Notre cerveau ne nous permet pas seulement de prévoir le monde, il nous permet aussi d’imaginer toutes les façons dont il pourrait nous échapper. Voilà notre grandeur et aussi notre fragilité car la peur accompagne donc chacune des dimensions de notre existence. Nous avons peur de perdre ceux que nous aimons, notre santé, notre travail, notre réputation, notre liberté, notre mémoire, notre identité, notre dignité. Mais, derrière toutes ces inquiétudes, il en existe probablement une seule, c’est la peur de perdre le contrôle de notre propre existence.
C’est pourquoi la peur fascine autant les philosophes. Chez Kierkegaard, l’angoisse naît de la liberté. Pour lui, l’homme est libre, il peut choisir et parce qu’il peut choisir, il peut se tromper. L’angoisse devient alors le vertige des possibles. Chez Heidegger, l’angoisse révèle notre finitude et nous rappelle que notre temps est compté, qu’aucune vie n’est infinie, qu’aucune décision n’est totalement réversible. Chez Sartre, la liberté devient elle-même source d’inquiétude car nous sommes condamnés à choisir et ne pas choisir constitue déjà un choix. La peur devient ainsi inséparable de la responsabilité. Plus nous sommes libres, plus nous pouvons craindre les conséquences de nos décisions, voilà pourquoi les sociétés autoritaires promettent souvent une forme de tranquillité, elles proposent de penser à notre place, de décider à notre place, d’assumer les responsabilités à notre place. Le prix de cette sécurité est toujours le même, il s’agit d’une partie de notre liberté.
Les démocraties connaissent un paradoxe inverse. Elles offrent davantage de liberté, mais elles exigent davantage de responsabilité individuelle. Il faut choisir, comparer, douter, décider, assumer. Cette liberté est exigeante et elle est parfois angoissante, mais elle demeure la condition de notre dignité.
Les militaires connaissent bien cette réalité. On croit parfois que le courage consiste à ne pas avoir peur, eux savent que c’est faux. Le soldat expérimenté n’est pas celui qui ignore la peur, c’est celui qui agit malgré elle. Son entraînement ne supprime pas l’émotion, il l’empêche simplement de prendre le commandement. Le courage n’est donc pas l’absence de peur, il s’agit en fait d’une décision prise en sa présence. Il en va de même pour les pompiers, les soignants, les magistrats, les policiers, les chefs d’entreprise, les enseignants, les élus, les parents. Tous connaissent cette vérité que la responsabilité ne consiste jamais à attendre de ne plus avoir peur, mais à agir malgré l’incertitude. Cette idée rejoint étonnamment celle d’Aristote : le courage n’est jamais une émotion, c’est une vertu. Autrement dit, une manière de gouverner ses émotions plutôt que de les subir, et cette nuance est essentielle car notre époque confond parfois deux réalités très différentes : la peur et la panique.
La peur est une information, la panique est une perte de gouvernement de soi. La peur peut sauver, la panique désorganise. La peur prépare, la panique disperse, la peur invite à réfléchir, la panique empêche de penser. Toute l’éducation consiste précisément à transformer peu à peu les peurs en prudence plutôt qu’en paralysie.
Les anciens le savaient, les religions également. Toutes cherchent finalement à transformer la peur en confiance en Dieu, dans les autres, dans les institutions, dans la raison, dans l’expérience, en soi. C’est peut-être ici qu’apparaît le véritable contraire de la peur. On dit souvent que c’est le courage, en réalité, le courage n’est probablement que la manière d’agir lorsque la confiance est momentanément insuffisante. Le véritable contraire de la peur est la confiance. L’enfant ose explorer parce qu’il fait confiance, le scientifique ose expérimenter parce qu’il fait confiance à la méthode, le juge tranche parce qu’il fait confiance au droit, le médecin soigne parce qu’il fait confiance à la science, le soldat avance parce qu’il fait confiance à ses camarades. Le croyant prie parce qu’il fait confiance à Dieu, le citoyen accepte la démocratie parce qu’il fait confiance aux institutions… ou travaille à les rendre dignes de cette confiance. Toute civilisation repose finalement sur cette confiance partagée et lorsque celle-ci disparaît, la peur reprend immédiatement sa place. Et avec elle renaissent les rumeurs, les complots, les replis identitaires, les désignations de boucs émissaires, les discours simplistes et les promesses de sauveurs.
C’est pourquoi la connaissance constitue peut-être le plus puissant antidote aux peurs inutiles. Non parce qu’elle supprimerait les dangers, ils existeront toujours, mais parce qu’elle remet les menaces à leur juste place. Elle distingue le probable du possible, le réel de l’imaginaire, le risque du fantasme, l’inquiétude raisonnable de la manipulation.
Les philosophes des Lumières en étaient profondément convaincus, l’instruction ne rend pas l’homme invulnérable, elle le rend plus libre, lui permet de ne plus subir toutes les peurs que d’autres voudraient lui imposer. À cet égard, les archives, l’Histoire, la recherche scientifique, le débat démocratique, l’éducation, le journalisme lorsqu’il est rigoureux, participent d’un même combat. Ils ne promettent pas un monde sans danger, ils offrent quelque chose de plus précieux, un monde plus intelligible. Car ce que l’homme redoute le plus n’est peut-être pas le danger, c’est l’incompréhensible.
Nous supportons souvent mieux une mauvaise nouvelle expliquée qu’une menace invisible dont personne ne sait dire l’origine ni l’évolution. Comprendre ne supprime pas toujours la souffrance, mais cela empêche souvent la peur de devenir toute-puissante. Et c’est peut-être là que réside la plus belle leçon de cette longue histoire.
Depuis les premières flammes allumées au fond des cavernes jusqu’aux laboratoires où se conçoit aujourd’hui l’intelligence artificielle, l’humanité poursuit inlassablement le même projet, elle cherche moins à vaincre la peur qu’à réduire l’inconnu. À chaque génération, elle éclaire un peu plus une partie de l’obscurité, puis elle découvre qu’au-delà de cette lumière commence une obscurité nouvelle. C’est pourquoi la peur ne disparaîtra probablement jamais, elle changera seulement de visage. Hier, nous redoutions les éclipses, aujourd’hui, nous redoutons les algorithmes, demain, nous craindrons peut-être ce que nous n’imaginons pas encore.
Mais tant que l’homme continuera à chercher, à apprendre, à transmettre, à débattre, à enseigner, à écrire son histoire, à conserver ses archives, à explorer le monde et à interroger ses propres certitudes, la peur ne sera jamais totalement maîtresse de son destin, car ce qui caractérise peut-être le mieux notre espèce n’est pas que nous ayons peur.
C’est que, malgré cette peur, nous continuions obstinément à avancer. Écoutons Montaigne : « Qui a appris à mourir a désappris à servir. » ; En effet, la peur est le principal instrument de toutes les servitudes. Comprendre la peur, c’est déjà commencer à s’en affranchir.
Gilles Desnoix
Pour aller plus loin, voici quelques références ayant nourri cette réflexion : Søren Kierkegaard Le concept de l’angoisse, Martin Heidegger Être et Temps, Jean-Paul Sartre L’Être et le Néant, Michel de Montaigne Les Essais, Aristote Éthique à Nicomaque, Épictète Manuel, Sénèque Lettres à Lucilius et les philosophes des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Diderot, Condorcet), doctrine militaire française sur le courage et la préparation opérationnelle, divers travaux contemporains en psychologie cognitive, neurosciences et philosophie morale



