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dimanche 28 juin 2026 à 03:45

La peur, cette compagne qui a bâti l’humanité (partie I)



 

 

 « Celui qui craint de souffrir souffre déjà de ce qu’il craint. » écrivait Sénèque. Voilà près de deux mille ans que cette phrase accompagne l’humanité, et pourtant elle n’a probablement jamais été aussi actuelle. À longueur de journaux télévisés, de notifications sur nos téléphones, d’éditions spéciales consacrées aux guerres, aux crises sanitaires, au climat, à l’insécurité, à l’intelligence artificielle ou au terrorisme, nous parlons constamment de peur. Nous dénonçons les peurs, nous les alimentons parfois, nous les exploitons souvent, mais nous les comprenons rarement. Montceau News a décidé de creuser le sujet en 3 parties. Qu’est-ce donc que cette émotion qui accompagne l’homme depuis les premiers pas de son histoire ? Pourquoi est-elle capable de sauver une vie comme de détruire une existence ? Pourquoi peut-elle faire naître les plus belles solidarités comme les plus terribles violences ? Pourquoi les philosophes, les théologiens, les psychologues, les sociologues, les militaires, les dirigeants politiques ou les artistes n’ont-ils jamais cessé de la questionner ?

La peur n’est pas un sujet parmi d’autres. Elle est peut-être le sujet. Car comprendre la peur, c’est comprendre une part essentielle de ce qui fait l’homme.

À première vue, tout semble simple. La peur serait la réaction naturelle devant un danger. Pourtant, cette définition ne résiste pas longtemps à l’observation. Nous avons peur d’un serpent, mais aussi d’un examen. Peur d’un incendie, mais aussi d’un regard désapprobateur. Peur de mourir, mais également de vieillir, d’être oublié, de ne pas être aimé, de parler devant un auditoire, de perdre notre emploi, d’échouer, de réussir parfois, de rester seuls ou de ne plus jamais être seuls. Nous pouvons même avoir peur… d’avoir peur.

Autrement dit, la peur n’est pas seulement une réaction à un danger. Elle est aussi une relation au monde, aux autres, au temps et à nous-mêmes.

Car l’homme possède une faculté que peu d’autres espèces maîtrisent avec une telle puissance : il imagine. Là où l’animal réagit principalement à un danger présent, l’être humain peut souffrir d’un danger absent, futur, hypothétique, voire totalement imaginaire. Notre intelligence, qui nous permet de prévoir, d’inventer, de créer, possède son revers : elle nous permet également d’anticiper toutes les catastrophes possibles. Nous ne souffrons pas seulement de ce qui arrive ; nous souffrons de ce qui pourrait arriver.

C’est probablement là que naît la véritable peur humaine.

La première peur n’est pas celle de la mort. On imagine souvent que notre première peur serait celle de mourir. Les psychologues du développement racontent pourtant une autre histoire.

Le nouveau-né ignore ce qu’est la mort. En revanche, il connaît déjà l’absence comme celle de l’absence du visage maternel, de chaleur, de l’absence de nourriture, de la voix qui le rassure.

Les travaux de John Bowlby sur l’attachement ont montré combien les premières angoisses de l’enfant sont d’abord des angoisses de séparation. Pour le nourrisson, ce qui disparaît de son regard peut avoir disparu du monde. Son univers entier repose sur la permanence de ceux qui prennent soin de lui. Cette découverte est fondamentale, car elle éclaire une immense partie de notre existence d’adulte. En grandissant, nous ne cessons jamais vraiment de craindre la séparation. Nous avons peur de perdre ceux que nous aimons, d’être quittés, d’être oubliés, de perdre notre place dans une famille, un groupe, une entreprise, une société. Même la peur de mourir contient souvent cette dimension car elle est moins celle de cesser d’exister que celle de quitter ceux que nous aimons ou d’être définitivement séparés d’eux. La plupart de nos peurs sont ainsi des déclinaisons de cette première expérience de la perte.

Le corps a peur avant nous. Une autre illusion consiste à croire que nous décidons d’avoir peur, mais en réalité, notre corps nous précède car avant même que nous ayons identifié le danger, notre rythme cardiaque s’accélère, nos muscles se contractent, notre respiration devient plus rapide, nos pupilles se dilatent, le sang quitte les organes jugés moins indispensables pour alimenter les muscles. Ainsi, en quelques fractions de seconde, l’organisme tout entier se prépare à agir. Le cerveau n’a pas encore terminé d’analyser la situation que le corps, lui, a déjà choisi la prudence. Cette extraordinaire rapidité est le produit de millions d’années d’évolution. Celui qui attendait d’être certain qu’un bruissement cachait un prédateur avait souvent moins de descendants que celui qui s’enfuyait au moindre doute. Notre cerveau préfère donc commettre une erreur de prudence qu’une erreur de confiance. Cette logique explique pourquoi une branche prise pour un serpent nous fait sursauter avant que nous réalisions notre méprise. Elle explique aussi pourquoi certaines peurs semblent déraisonnables. Le corps répond parfois davantage à ce qu’il croit percevoir qu’à ce qui existe réellement. La peur est donc d’abord une émotion biologique, mais elle devient très vite une construction psychologique.

La peur de soi. Il existe pourtant une peur plus discrète encore, que nous avouons rarement, ou dont nous ne nous rendons pas toujours compte, la peur de nous-mêmes. Nous avons peur de découvrir que nous ne sommes pas aussi courageux que nous le pensions, de perdre le contrôle, de notre colère, de notre violence, de nos désirs, de notre faiblesse, de notre lâcheté, de devenir celui que nous condamnons chez les autres. Toute notre personnalité se construit autour d’une image relativement stable de nous-mêmes. Nous voulons croire que nous sommes honnêtes, courageux, loyaux, capables d’aimer, capables de décider et donc chaque événement qui menace cette représentation provoque une inquiétude profonde. C’est pourquoi certaines situations nous bouleversent davantage que le danger lui-même. L’officier peut avoir moins peur de la bataille que de découvrir qu’il abandonnerait ses hommes, le médecin peut craindre moins la maladie que l’erreur, le magistrat peut redouter moins la pression que l’injustice qu’il pourrait commettre, le parent peut avoir moins peur pour lui-même que de ne pas être à la hauteur de son enfant. Au fond, nous avons souvent moins peur du monde que de ce que le monde pourrait révéler de nous. Et c’est ici qu’apparaît une idée que les philosophes ont explorée depuis des siècles : nous avons peur de l’autre parce qu’il nous observe, mais nous avons surtout peur de nous-mêmes à travers le regard de l’autre. Parce que le regard d’autrui devient un miroir qui révèle nos failles, interroge notre valeur, confirme ou contredit l’image que nous entretenons de nous-mêmes. Voilà pourquoi une simple remarque, un silence, une critique ou un sourire ironique peuvent parfois provoquer davantage d’angoisse qu’un danger matériel. Nous ne craignons pas seulement le jugement, non, nous craignons qu’il dise vrai.

La peur n’habite jamais longtemps un homme seul, en effet, très vite, elle rencontre un autre être humain. À partir de cet instant, elle change de nature et n’est plus seulement un réflexe de survie car elle devient un langage, une mémoire, une éducation, parfois une manipulation. La peur s’apprend autant qu’elle se ressent. Nous héritons de certaines peurs, nous en transmettons d’autres, et nous en fabriquons parfois de nouvelles sans même nous en apercevoir. C’est peut-être là le premier paradoxe : nous naissons avec la capacité d’avoir peur, mais nous apprenons ce qu’il faut craindre. Un enfant n’a pas spontanément peur d’une religion, d’une couleur de peau, d’une nationalité, d’une catégorie sociale, d’un parti politique ou d’un métier. Ces peurs-là sont construites et s’inscrivent progressivement dans notre mémoire par les paroles entendues, les regards observés, les récits familiaux, les expériences personnelles, les médias, l’école, les réseaux sociaux ou les événements historiques.

Autrement dit, la peur possède une histoire, qui commence souvent dans la famille.

La famille est probablement le premier lieu où se transmettent les peurs. Comme certaines qui sont indispensables : apprendre à ne pas toucher le feu, à regarder avant de traverser, à se méfier d’un danger réel.  Ces peurs protègent la vie. Car elles sont l’expression de l’expérience accumulée par les générations précédentes. Mais d’autres se transmettent sans que personne n’en prenne conscience comme la peur de manquer, des conflits, de parler, de réussir, d’échouer, de décevoir, de montrer ses émotions, des étrangers, de la différence, de l’autorité., de la liberté. Il arrive qu’une famille transmette davantage ses inquiétudes que ses certitudes. Un enfant finit alors par considérer comme naturels des dangers qui ne lui appartiennent pas. Les psychologues parlent parfois de transmission intergénérationnelle des traumatismes. Sans avoir vécu une guerre, une famine ou une persécution, certains héritent malgré tout des comportements de prudence développés par leurs parents ou leurs grands-parents. La mémoire familiale ne transmet pas seulement des souvenirs ; elle transmet aussi une manière d’habiter le monde.

Cette transmission est souvent invisible. Elle passe par une phrase répétée, un silence, une réaction disproportionnée, un geste de méfiance, une émotion observée chez les adultes. L’enfant comprend bien avant de savoir expliquer.

Puis vient le couple. Aucun autre lieu ne révèle autant nos vulnérabilités. Nous croyons souvent que le couple est le lieu de l’amour. Il est aussi celui où nos peurs deviennent les plus visibles. Peur de ne plus être aimé, d’être remplacé, de vieillir, de ne plus séduire, d’être trahi, d’être abandonné, d’étouffer, d’être envahi, de ne jamais être vraiment compris. Plus nous accordons d’importance à quelqu’un, plus nous lui donnons le pouvoir de nous atteindre. L’amour est ainsi paradoxal qu’il s’agit sans doute du plus grand antidote contre certaines peurs, mais c’est également ce qui nous rend le plus vulnérable. Celui qui n’aime personne ne connaît pas la peur de perdre un être cher, oui, mais il ne connaît pas davantage la joie profonde de l’attachement. Comme le rappelait déjà Aristote, aimer, c’est accepter une part de fragilité.

Cette fragilité explique nombre de comportements incompréhensibles en apparence. En effet, la jalousie naît souvent de la peur de perdre, la possessivité de la peur d’être abandonné, le mensonge de la peur d’être jugé, le silence de la peur du conflit, la colère de la peur de souffrir. Chacun peut se rendre compte que nombre de disputes commencent par une peur qui n’a jamais été nommée. Les couples parlent volontiers de leurs désaccords. Ils parlent beaucoup moins de leurs inquiétudes profondes. Pourtant, derrière de nombreuses colères se cache une phrase que personne n’ose prononcer : « J’ai peur de te perdre. »

L’amitié obéit à des mécanismes comparables. Nous aimons croire que nos amis nous acceptent tels que nous sommes. Pourtant, combien de conversations sont orientées par la peur d’être rejeté ? Combien de personnes taisent une opinion, une conviction ou une souffrance de peur de rompre l’équilibre du groupe ? Les expériences de psychologie sociale menées notamment par Solomon Asch ont montré à quel point le conformisme peut conduire des individus à nier l’évidence simplement pour ne pas être exclus. Être désapprouvé par le groupe active des mécanismes émotionnels très anciens. Pendant des centaines de milliers d’années, être rejeté signifiait souvent mourir seul. Notre cerveau conserve encore cette mémoire évolutive. C’est pourquoi le regard des autres possède un pouvoir si considérable.

Avant même d’apprendre à parler, nous avons appris à être regardés, puis à être approuvés, à être félicités, à être comparés et donc nous grandissons en cherchant inconsciemment cette reconnaissance.

 

Fin de la partie I

 

Gilles Desnoix

Pour aller plus loin, voici quelques références ayant nourri cette réflexion : Aristote Éthique à Nicomaque, Sénèque Lettres à Lucilius, John Bowlby Attachement et perte, Carl Gustav Jung Les Archétypes et l’inconscient collectif, Solomon Asch Travaux sur le conformisme, Charles Darwin L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux, Antonio Damasio L’Erreur de Descartes, Joseph LeDoux Le Cerveau des émotions, Paul Ekman Travaux sur les émotions, un ensemble de publications en neurosciences sur les mécanismes de la peur.

 

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