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jeudi 21 mai 2026 à 05:00

Nom des villes noms des gens



 

 

Depuis l’école primaire et les leçons d’histoire-géographie, je suis passionné par l’Antiquité, par l’aube de nos civilisations. Chaque jour depuis des décennies, je lis, j’apprends, j’enregistre tout ce que je peux trouver, entendre ou découvrir sur ces sujets. Depuis deux ans, nous sommes abreuvés de noms de localités en Ukraine, en Russie, au Liban, en Palestine, en Iran, en Afrique, en Amérique du Sud, où les actualités de guerre et de malheur font ressortir ce qu’il y a de plus terrible et de plus sublime dans l’humain. Chaque fois, je me pose cette question, mille fois restée sans réponse : pourquoi les villes, les villages, les humains ont-ils des noms ? Quand, comment, pourquoi cela est-il advenu ? Cette fois, j’ai décidé de prendre l’atlas par les cornes et d’étudier le problème, ne serait-ce que pour me donner enfin une réponse.

 

Quand l’humanité a-t-elle commencé à nommer le monde ?

Il existe des questions immenses dont on ne mesure la profondeur qu’au moment où l’on tente d’y répondre. Pourquoi les hommes ont-ils nommé les villes ? Pourquoi se sont-ils donné des prénoms, des noms de famille, des surnoms ? Pourquoi un fleuve s’appelle-t-il Nil, une ville Rome, un humain Jean ou Fatima ? Et surtout, à quel moment de l’histoire humaine cette nécessité est-elle apparue ? On pourrait croire la question secondaire. Elle touche pourtant au cœur même de ce qui fait une civilisation concernant la mémoire, le langage, l’identité et le pouvoir. Nommer, c’est faire exister.

Avant les noms, il y avait probablement les gestes, les regards, les silhouettes familières des petits groupes humains. Dans une tribu de quelques dizaines d’individus, nul besoin d’état civil. Chacun reconnaît chacun. Mais lorsque les communautés grandissent, se sédentarisent, bâtissent des villages, cultivent des terres, échangent des marchandises et honorent des dieux, une révolution silencieuse apparaît : il devient indispensable de désigner les êtres et les lieux. Le nom naît probablement là.

 

Quel est le bouleversement qui a fait naître les villes ?

Pendant des centaines de milliers d’années, les humains vivent en petits groupes nomades. Ils suivent les troupeaux, les saisons, les rivières. Puis, entre 12 000 et 9000 ans avant notre ère, une transformation gigantesque survient : l’agriculture. Geste et occupation qui bouleversent l’évolution du monde. L’homme commence à cultiver des céréales, domestiquer des animaux, stocker des réserves, construire des habitations durables. Ce changement bouleverse tout. Quand il faut protéger les récoltes, surveiller les réserves d’eau, organiser les échanges et défendre un territoire, les villages grossissent. Des besoins nouveaux, essentiels naissent et pour y répondre des métiers naissent et avec eux des artisans. Pour assurer cohésion, organisation et répartition du travail et des fonctions, des chefs apparaissent, des prêtres organisent les rites. Les premiers marchés se forment. C’est ainsi que les premières cités naissent alors d’un besoin concret parce qu’il faut survivre, produire, échanger, se défendre, croire et croître ensemble.

Une ville n’est pas née d’un rêve architectural. Elle est née d’une nécessité collective. Les premières villes n’apparaissent pas partout au même moment sur les cinq continents. Certaines régions deviennent urbaines des millénaires avant d’autres. Pourtant, sur presque tous les continents, les humains finissent par inventer indépendamment la cité.

En Asie on trouve le premier grand foyer urbain entre le Tigre et l’Euphrate, en Mésopotamie. C’est là que surgissent les plus anciennes grandes villes connues dont les noms sont apparus sur les tablettes d’argile comme Eridu, Uruk, Ur. Vers 3500 avant notre ère, Uruk compte probablement des dizaines de milliers d’habitants. Pour la première fois, une société doit gérer des impôts, des temples, des armées, des canaux d’irrigation, des échanges à longue distance.

 

L’écriture naît presque en même temps que la ville, et le nom de ces cités doit pouvoir être écrit, prononcé car cela devient indispensable pour administrer, commercer, lever des taxes, revendiquer un territoire.

 

D’où viennent leurs noms ?

Ils viennent souvent d’un dieu, d’un sanctuaire, d’un relief, d’un ancien chef, d’une fonction sacrée. Babylon signifie ainsi « la porte du dieu ». Le nom est déjà une déclaration de puissance.

En Afrique, le Nil peut être considéré comme la mère des villes, par exemple Memphis, Thèbes En effet, le fleuve permet l’agriculture, les transports, le commerce, l’unification politique car les villes égyptiennes sont à la fois administratives, religieuses, funéraires. Leurs noms sont souvent liés aux dieux ou à la royauté. Une cité n’est pas seulement un lieu de vie : elle devient le centre cosmique d’un royaume. Plus tard, en Afrique subsaharienne, apparaissent d’autres centres anciens comme Djenné-Djeno, grand carrefour commercial du Sahel.

En Europe, les premières cités européennes se fondent surtout autour de la Méditerranée, ce sont des villes du commerce et de la mer comme Knossos en Crète, Mycène et Athènes. Dans ce cas, la ville répond à d’autres besoins tournés vers le commerce maritime, les échanges culturels, la défense, le pouvoir politique. À noter que le mot grec « polis » (la cité ou plutôt la ville organisée en communauté politique) donnera d’ailleurs les termes de politique, police, métropole (mêtropolis = cité-mère). La cité devient une communauté humaine organisée autour de lois, de temples et de marchés.

Aux Amériques, les villes sont nées indépendamment. Longtemps, on a cru que les civilisations américaines avaient simplement reproduit un modèle venu d’ailleurs. On sait aujourd’hui que les villes y sont apparues indépendamment. Au Pérou, Caral est l’une des plus anciennes cités des Amériques, vieille de près de 4600 ans. Plus tard émergent les cités mayas comme El Mirador ou Tikal, la capitale aztèque Tenochtitlan, la cité inca de Cusco. Leurs noms viennent souvent de chefs mythiques, d’animaux sacrés, de phénomènes naturels, de croyances religieuses. Tenochtitlan serait lié au chef légendaire Tenoch.

En Océanie nous trouvons des centres sacrés plutôt que des mégapoles. L’Océanie n’a pas connu de très grandes villes antiques comparables à celles d’Eurasie avant l’époque moderne, mais certaines sociétés construisent des centres cérémoniels et politiques remarquables. Le plus spectaculaire reste Nan Madol, cité bâtie sur des îlots artificiels dans le Pacifique. Là encore, le nom relie le lieu à la géographie, au sacré, au pouvoir.

 

Pourquoi fallait-il absolument donner un nom aux villes ?

Dès qu’il existe plusieurs villages, plusieurs peuples ou plusieurs royaumes, il devient impossible de parler d’un lieu sans le désigner précisément. Le nom sert alors à situer, commercer, faire la guerre, écrire, transmettre des ordres, raconter l’histoire, affirmer une domination, fédérer une communauté.

Nommer une ville, c’est aussi dire « ce territoire nous appartient ».

Dans l’Antiquité, changer le nom d’une ville après une conquête est fréquent. C’est une manière d’effacer l’ancien pouvoir et d’imposer le nouveau. Le nom devient donc géographique, politique, religieux, identitaire.

 

D’où venaient les noms des cités ?

Les premières villes puisent généralement leur nom dans cinq grandes sources comme un paysage ou une rivière, une colline, une forêt ; les dieux ; une divinité protectrice, un fondateur, un roi, un héros, un chef, une fonction comme un port, une forteresse, un marché ; un mythe ou un événement sacré ou légendaire. Les humains nomment d’abord ce qui leur semble vital. Et de ce fait les humains aussi furent nommés

 

Et ceux des humains ?

Les hommes et les femmes suivent exactement le même chemin que les cités. Au départ, les noms sont probablement de simples descriptions comme le grand, le roux, le fils de Martin, celle née pendant la pluie. Puis les sociétés organisées transforment ces surnoms en identités durables. Le prénom indique le sexe, la filiation et parfois la religion ou le rang social. Les prénoms masculins et féminins apparaissent parce que les langues elles-mêmes distinguent le genre. Mais certains deviennent mixtes avec le temps, selon les époques et les cultures. Ainsi, derrière chaque prénom moderne dort souvent un mot très ancien, il en est ainsi de Louis : « guerrier célèbre », Claire : « lumineuse », Sophie : « sagesse ». Les noms sont des fossiles du langage. Une interrogation en entraînant une autre, je me suis toujours interrogé sur mon nom propre et mon premier prénom. « Gilles » vient du grec ancien, transmis par le latin médiéval, et renvoie à l’idée de protection avant d’être popularisé en France par saint Gilles au Moyen Âge. Quant à « Desnoix », il appartient probablement à ces très anciens noms ruraux apparus entre le XIᵉ et le XIVᵉ siècle pour désigner une famille vivant près de noyers, d’un verger ou d’un lieu-dit portant ce nom, preuve que même notre identité la plus intime reste enracinée dans les paysages, les croyances et la mémoire des siècles. Nommer pour résister à l’oubli

 

Depuis quelques années, les écrans nous imposent des noms de villes que beaucoup ignoraient auparavant : Gaza, Marioupol, Alep, Kharkiv, Mossoul. Brusquement, ces noms deviennent chargés de peur, de douleur, d’héroïsme ou de mémoire. Et l’on comprend alors quelque chose de vertigineux : les noms survivent souvent mieux que les civilisations elles-mêmes. Des royaumes disparaissent, des langues meurent, des peuples s’effacent mais certains noms traversent les millénaires presque intacts.

Comme si l’humanité, depuis l’aube des temps, cherchait désespérément à laisser des traces dans le sable immense de l’Histoire. Nommer, au fond, c’est peut-être cela, refuser de disparaître totalement.

 

Gilles Desnoix

 

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