La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu.
Ce matin du 8 mai 2026, il y avait dans l’air de Montceau quelque chose de grave et de tendre à la fois. Comme un souffle ancien qui passait entre les drapeaux, entre les mains des anciens combattants, entre les regards des enfants alignés devant le monument aux morts. Le 8 mai n’est jamais une cérémonie ordinaire ici. Pas dans une ville médaillée de la Résistance. Pas ici, territoire proche du Charollais et du Morvan où les maquis ont caché des hommes, des femmes, des gamins parfois à peine plus âgés que les élèves venus commémorer dans les différents lieux de mémoire de la ville.
La Claudine en est convaincue, à Montceau, le 8 mai n’est pas un chapitre fermé des livres d’histoire. C’est une mémoire vivante. Une mémoire qui marche encore. On pourrait croire, à tort, que les cérémonies se ressemblent toutes. Certes, les dépôts de gerbes, les discours, la Marseillaise, les porte-drapeaux immobiles malgré les années qui pèsent sur leurs épaules mélangés aux jeunes du CMJ et CME, tout cela peut sembler identique et pourtant non. Chaque 8 mai raconte autre chose. Cette année peut-être davantage encore.
Parce que le monde inquiète, parce que derrière les visages recueillis, chacun sait bien que l’Europe entend de nouveau le bruit des armes. La Claudine ressent cela dans les conversations avec le nombreux public présent, avec le Sous-Préfet et le Capitaine des pompiers, les représentants des associations d’anciens combattants, des sujets terribles animent les conversations : l’Ukraine martyrisée depuis tant de mois, le Liban qui vacille sans cesse, l’Iran et le Proche-Orient suspendus à des équilibres de plus en plus fragiles. Des peuples qui souffrent, des enfants qui grandissent sous les bombes, comme d’autres enfants autrefois grandissaient dans les caves ou les trains de l’exode, cela colle tellement aux images véhiculées par les différents discours et témoignages.
La Claudine a bien écouté le message officiel, pour ce 8 mai 2026, de la ministre des Armées et des Anciens combattants, Catherine Vautrin, qui a rappelé que la paix n’est jamais acquise et que la mémoire n’a de sens que si elle éclaire le présent. Elle a évoqué « l’accélération des périls », les menaces nouvelles qui pèsent sur les démocraties, et ce devoir collectif de vigilance face aux nationalismes, aux haines et aux fractures du monde.
Mais au fond, ce que la Claudine retient, ce que l’on retient surtout ici, dans nos villes modestes de Bourgogne, ce n’est pas la stratégie mondiale ni les grands mots diplomatiques. Ce sont les visages, celui du vieux résistant qui peine à marcher mais se redresse lorsque résonne le Chant des Partisans, celui du déporté qui ne parle presque jamais, parce que certaines douleurs ne quittent jamais vraiment les hommes, celui des militaires d’aujourd’hui, des gendarmes, des pompiers, des associations patriotiques, des élus, des bénévoles.
Et surtout celui des enfants.
Car ce sont eux, finalement, les plus importants dans ces cérémonies, la Claudine le sent bien, la transmission de la mémoire se trouve là, à cet instant, à ce moment où communistes, gaullistes, démocrates chrétiens se retrouvent en fraternité de mémoire. Et pas pour faire joli sur les photographies officielles, pas pour réciter mécaniquement un texte appris à l’école, mais parce qu’ils sont le passage de témoin.
Sans eux, la mémoire meurt.
Quand un enfant dépose une gerbe de fleurs devant le monument aux morts, il y a dans ce geste quelque chose de bouleversant. La Claudine y voit la chaîne invisible entre les générations. Entre ceux qui sont tombés dans les maquis du Charollais et d’ailleurs, ceux qui, aujourd’hui, découvrent à peine ce que furent la guerre, l’occupation, la déportation.
Ici, la Claudine sait que les maquis ne furent pas des légendes lointaines. Ils furent actifs, virulents et composés d’hommes du pays, ouvriers, instituteurs, paysans, cheminots, mineurs… Ce territoire, le Charollais, le Morvan voisin, toute cette terre bourguignonne ont porté la résistance dans leurs bois, leurs fermes, leurs collines, dans leur chair.
Montceau-les-Mines en garde l’empreinte profonde : ville ouvrière, ville blessée, ville debout.
Et il est important de rappeler une chose essentielle : la Résistance n’appartenait à personne, elle ne se découpe pas, elle ne se trie pas, elle ne se hiérarchise pas. Il ne peut y avoir de concurrence des mémoires. Il y eut les résistants de l’ombre, les gaullistes, les communistes, les réseaux, les maquisards, les soldats de la France libre, les déportés politiques, les déportés raciaux, les étrangers venus combattre pour une France qui n’était parfois même pas leur pays de naissance et tous ont participé à la même espérance : rendre la liberté à un peuple humilié.
Les oublier séparément serait déjà les trahir et la Claudine a le sentiment que cette année quelque chose de positif s’est produit à Montceau.
Pour la Claudine, ce message-là résonne fortement aujourd’hui, dans une époque où l’on classe vite les gens, où l’on oppose les douleurs, où l’on voudrait parfois choisir les mémoires qui méritent d’être regardées.
Le 8 mai nous dit exactement l’inverse. Il rappelle qu’aucun peuple n’est à l’abri du basculement. Que la barbarie peut revenir lorsque l’on s’habitue à la haine, au rejet, à l’indifférence.
Et pourtant, malgré tout, cette journée porte aussi une immense espérance. C’est celle d’hommes et de femmes qui avaient refusé de croire que tout était perdu, celle des mains tendues entre générations, des drapeaux levés au-dessus des querelles ordinaires parce que le monde semble parfois oublier les leçons de l’Histoire.
La Claudine se dit que tant qu’il restera des villes comme Montceau pour transmettre cette mémoire, tant qu’il restera des enfants devant les monuments, tant qu’il restera des voix pour raconter les maquis et les ombres de la déportation, alors tout ne sera pas perdu.
Le 8 mai n’est pas seulement une date, c’est un avertissement et une promesse.
Gilles Desnoix



