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jeudi 23 avril 2026 à 04:20

Chroniques d’un asile à ciel ouvert



 

 

Mes pauvres enfants, une semaine qui débute par une escarmouche avec un troll du quotidien en réunion à quasiment 20 h 00 et du coup l’impression que le monde ne tourne plus rond carrément. Du coup, l’envie de philosopher en mangeant sa madeleine le matin après avoir absorbé son yaourt maison. Un, deux, trois, inspiration, expiration, on se met au clavier pour déverser les mots un peu comme ils viennent.

Il paraît que nous vivons une époque formidable. C’est du moins ce que disent ceux qui vont bien, ce qui, vous en conviendrez, constitue déjà un biais statistique assez solide. À l’autre bout du spectre, certains affirment que tout fout le camp, la morale, les saisons, la mayonnaise et même les débats télévisés, pourtant déjà bien liquides.

Entre les deux, il y a nous. Enfin, “nous”, façon large, une foule compacte, fragmentée, persuadée d’être soit privilégiée, soit oubliée, soit au-dessus de tout ça, ce qui revient souvent au même, avec un peu plus de wifi.

Nous sommes en lutte constante, continuelle et inextricable avec les privilégiés (auto-déclarés ou désignés d’office).

Les privilégiés, ce sont toujours les autres. C’est une règle sociologique aussi fiable que la loi de la gravité, bien que certains la contestent encore sur YouTube entre deux vidéos prouvant que la Terre est plate et que les pigeons sont des drones. Comme l’aurait peut-être soupiré Pierre Bourdieu en regardant un plateau télé : « Le capital symbolique, c’est surtout celui qu’on attribue aux autres quand on en manque soi-même. » Ainsi, le cadre moyen regarde le rentier en se disant qu’il a tout compris. Le rentier regarde le milliardaire en se disant qu’il est presque pauvre. Et le milliardaire regarde Mars en se disant qu’il serait temps d’investir ailleurs.

Et puis il y a les oubliés (qui ne veulent surtout pas l’être) et qui vous le font savoir. Les oubliés, eux, ont une mémoire redoutable. Ils se souviennent de tout : des promesses, des discours, des lendemains qui chantent faux. Ils sont les archivistes du désenchantement. On pourrait convoquer Albert Camus, qui aurait sans doute reconnu là une version moderne de l’absurde : un monde qui promet du sens à ceux qui n’en trouvent pas, et qui en donne trop à ceux qui n’en veulent plus.

Ils disent : “On ne nous écoute pas.” et ils ont raison. Mais quand on les écoute, ils ajoutent : “Vous n’avez rien compris.” Et ils ont encore raison. Face je gagne, pile tu perds. Encore des trolls.

Au-delà de tous ces fâcheux, c’est comme ça qu’ils voient les autres, il y a ceux qui s’en foutent (ou qui font semblant).

Ceux-là ont percé le secret du siècle : tout est chaos, alors autant en rire, scroller ou monétiser. Ils vivent dans un monde où les influenceurs remplacent les prêtres, les coachs de vie remplacent les philosophes, et où le sens profond d’une existence se résume parfois à : “N’oublie pas de t’abonner et d’activer la cloche.” Friedrich Nietzsche aurait probablement adoré, ou détesté car le p’tit père Friédriche cultivait la certitude et l’ambivalence, cette époque où chacun peut devenir son propre prophète, à condition d’avoir un bon éclairage et un filtre flatteur. Car enfin, pourquoi lire Ainsi parlait Zarathoustra quand Kevin, 23 ans, explique en story comment “vibrer haut” en buvant de l’eau citronnée ? Ou qu’une collègue s’auto-respecte en se voyant comme la première dame de toutes les fonctions dans toutes les circonstances.

Et là, le dos rond, la tête penchée sur l’écran, déambule une jeunesse sans espoir (mais avec batterie externe). On dit que la jeunesse n’a plus d’espoir. Ce qui est faux : elle en a plein, mais ils sont fragmentés, compressés, parfois en 30 secondes,  maximum. Elle sait que le monde brûle, fond, s’effondre, mais elle doit aussi rendre un devoir, payer un loyer et répondre à des messages WhatsApp. Hannah Arendt parlait de la banalité du mal. Aujourd’hui, on pourrait parler de la banalité du chaos : tout va mal, mais il faut quand même aller en cours demain matin, répondre sur TikTok, partager sur YouTube, etc.

Les réseaux sociaux nous fabriquent les nouveaux croyants (de tout et de n’importe quoi). Il y a ceux qui croient encore aux institutions, ceux qui croient aux complots, ceux qui croient à l’astrologie, ceux qui croient à la méritocratie, ceux qui croient qu’on n’est pas seuls dans l’univers, et ceux qui pensent qu’on est déjà trop nombreux sur Terre. Dans ce grand marché de la croyance, Michel Foucault aurait peut-être noté que le pouvoir ne s’exerce plus seulement sur les corps, mais aussi sur les imaginaires. Aujourd’hui, chacun choisit sa réalité comme on choisit une série : avec ou sans sous-titres, mais toujours avec conviction.

Mais ne sommes-nous pas en plein grand malentendu ? Tout le monde se pense lucide. Tout le monde pense que les autres sont fous. Et tout le monde a des preuves.

Pour moi, c’est là que le spectacle devient intéressant.

Car si l’on met tout ce beau monde dans la même pièce, les privilégiés, les oubliés, les détachés, les indignés, les éveillés, les complotistes, les rationalistes, on obtient un brouhaha si dense qu’il pourrait presque passer pour du sens.

Un peu comme dans une planche de Gotlib ou d’André Franquin : tout le monde parle en même temps, personne n’écoute, mais c’est précisément là que surgit une forme de vérité, absurde, grotesque, mais étrangement familière.

Conclusion provisoire (car tout le monde a son avis), et qui pourrait admettre que cette conclusion puisse être définitive ? Ce serait sûrement insupportable et fallacieux et si irrespectueux.

Peut-être que la Terre n’est ni plate, ni ronde, ni perdue. Peut-être qu’elle est simplement… encombrée. Encombrée d’opinions, de certitudes, de peurs, de rêves, de colères, de sarcasmes et de vidéos explicatives. Un gigantesque asile, oui, mais sans murs visibles, où les fous ne sont pas toujours ceux qu’on désigne, où les plus “raisonnables” sont parfois ceux qui doutent encore. Comme aurait pu le dire Montaigne, s’il avait eu un compte TikTok : « Que sais-je ? » Aujourd’hui, la réponse tient souvent en une phrase : “Ça dépend de l’algorithme.”

Et pendant ce temps-là, le monde continue de tourner. Enfin… normalement aux dernières nouvelles sur les réseaux. Mais comme nous dit cntrbbl71 dans un commentaire : « Bien vu »

 

Gilles Desnoix

 

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