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samedi 11 avril 2026 à 03:48

Frères, sœurs… et plus si affinités



 

Ce 10 avril est la journée internationale des frères et sœurs. Quoique, en Europe, ce soit plutôt le 31 mai. Deux dates pour un même lien : simple coïncidence ou révélateur d’une réalité plus complexe ?

Derrière les messages affectueux et les photos d’enfance, se cache une question bien plus large. Montceau News a creusé le sujet.

 

Deux dates, deux visions : le 10 avril, largement relayé sur les réseaux sociaux, vient des États-Unis. Cette date correspond au Siblings Day, créé dans les années 1990 par Claudia Evart, en mémoire de son frère et de sa sœur disparus. En Europe, une autre initiative existe depuis 2014 : le 31 mai, porté par la Confédération européenne des familles nombreuses (ELFAC). Deux dates, deux origines mais une démarche personnelle devenue internationale, une initiative institutionnelle européenne avec une même idée : mettre en lumière un lien souvent discret mais fondamental.

 

Frère et sœur, c’est en fait une relation universelle… pas si simple. La fratrie, c’est le premier cercle social après les parents. C’est là que l’on apprend à partager, à se disputer, à coopérer, bref, à vivre avec les autres. Sauf que ce lien est aussi ambivalent, il oscille entre amour et rivalité, solidarité et jalousie car la fratrie, c’est déjà une miniature de la société.

 

La famille quittant le lien filial devient un modèle politique parce que très tôt, très vite, les sociétés ont élargi cette idée, ce concept de fratrie.  

 

On ne parle plus seulement de frères et sœurs au sens biologique, mais de “frères” en religion, de “fraternité” en République, de “peuples frères” en politique. La Révolution française en fait même un principe central : Liberté, Égalité, Fraternité. L’objectif du glissement de concept, d’acception, c’est de créer du lien entre des inconnus, de faire d’une population… une communauté.

 

Un exemple de constitution d’un pays et d’une communauté fraternelle au travers de “Fratelli d’Italia” : une nation comme une famille. L’hymne italien commence par ces mots : “Fratelli d’Italia”, c’est-à-dire Frères d’Italie. Cet hymne, écrit en 1847 par Goffredo Mameli, au temps du Risorgimento, s’inscrit dans une période où l’Italie n’est pas encore un État unifié mais un espace morcelé en royaumes, duchés et territoires soumis à des influences étrangères. Le mot fratelli sert alors à transformer des populations diverses en une seule communauté nationale imaginaire. Le message est clair : « Vous n’êtes plus des régions séparées, mais une seule famille. » La fraternité devient alors un outil politique, un appel à l’unité, un moteur de mobilisation.

 

C’est une idée puissante mais dangereuse car cette fraternité a une limite. Terrible, elle inclut ceux qui sont “frères” et distingue ceux qui ne le sont pas. Alors, parfois, le drame surgit et les “frères” deviennent ennemis. Quand la fraternité bascule, on aboutit malheureusement aux guerres fratricides. L’histoire récente en donne des exemples frappants. L’ex-Yougoslavie, formée en 1918 comme union de peuples slaves du Sud, portait dans son nom même l’idée d’une communauté partagée construite sur l’unité des peuples slaves, qui a explosé dans les années 1990 en conflits meurtriers entre voisins, anciens compatriotes, parfois anciens amis. Le Cambodge, dont une révolution s’est tournée contre son propre peuple, jusqu’à faire près de deux millions de morts. Le Vietnam où des Vietnamiens s’affrontent entre Nord et Sud, dans un contexte de guerre froide, au cours d’une très longue et très sanglante guerre fratricide. L’Afghanistan où des divisions internes, des luttes de pouvoir, des fractures durables au cœur d’une société pourtant liée par une histoire commune, ont ensanglanté le pays, dressé les uns contre les autres et abouti à une situation de refermement et d’invisibilisation des femmes. Et aujourd’hui, le conflit Iran/États-Unis/Israël rappelle que les appels à la fraternité universelle se heurtent encore aux logiques de puissance et d’opposition.

 

Et à chaque fois, à chaque guerre civile ou affrontement fratricide, se pose la même question : comment ceux qui partageaient une histoire, une culture, parfois une identité, en viennent-ils à s’opposer violemment ?

 

Pourtant toutes ces histoires tragiques devraient être une leçon sur nos sociétés car ces situations montrent une chose essentielle : la fraternité n’est pas naturelle, elle est construite et elle peut se défaire. Oui, elle peut unir, protéger, structurer, mais elle peut aussi exclure, opposer, justifier des conflits.

 

Et pourtant, à l’échelle locale, elle prend parfois une forme très concrète, presque charnelle. Dans les bassins miniers comme celui de Montceau, la fraternité n’était pas qu’un mot car elle se vivait au fond, dans la solidarité entre mineurs, dans l’entraide face au danger, dans ce sentiment d’appartenir à une même communauté quelles que soient les origines. C’était et c’est encore une fraternité de terrain, forgée par le travail, le risque et la confiance.

 

Mais alors, que célèbre-t-on vraiment ? Le 10 avril (ou le 31 mai), on pense à ses frères et sœurs. C’est un message, une photo, un souvenir, un geste tendre. Et derrière ce geste simple, il y a une idée beaucoup plus large, celle d’un lien qui dépasse la famille, celle d’une société qui se rêve comme une grande fratrie.

 

Au fond, qu’ils soient de sang, de cœur ou de circonstance, les “frères” ne vont jamais de soi. Entre la fratrie familiale, la fraternité nationale et celle, plus discrète mais bien réelle, des hommes et des femmes qui partagent un métier, un territoire ou une histoire commune, une même question demeure : « Et si cette journée servait aussi à se souvenir que la fraternité, qu’elle soit au fond de la mine ou à l’échelle d’un pays, se construit chaque jour, ensemble, et au-delà des différences ? »

 

Gilles Desnoix 

 

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