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lundi 16 mars 2026 à 05:46

Claudine râle : quand la langue se résume à “Wahou”, “OMG” et trois emojis



 
Les plus téméraires allaient jusqu’au paragraphe. Aujourd’hui, la langue moderne tient dans un kit minimaliste :

La Claudine se dit que si vraiment on veut développer, on ajoute : “OMG.”, “Wouah.” , “Juste dingue.”

Et voilà,  toute  pensée est exprimée et terminée. La Claudine vous souhaite la bienvenue dans l’époque où la réaction remplace la réflexion.

 

L’instant “Wahou” : quand l’onomatopée remplace l’argument. La publicité moderne adore ce qu’elle appelle “l’instant Wouah”. Le principe est simple : au lieu d’expliquer pourquoi un produit serait utile, on simule la réaction que vous êtes censé avoir.

La Claudine se souvient qu’autrefois, une publicité disait : “Ce nouveau modèle réduit la consommation d’énergie de 30 %.” Aujourd’hui elle dit ou elle hurle “WAHOU.” Et c’est tout. Le marketing considère visiblement que le consommateur n’a pas besoin d’explications.
Il lui suffit d’avoir la réaction.

Les slogans ressemblent désormais à des exclamations permanentes : “Juste magique.”, “Incroyable.”, “La claque.”, “On adore.”, “Effet dingue.”

On ne décrit plus rien. On applaudit. Mieux encore : on danse. Il n’ya pas une pub pour n’importe quoi où l’on ne danse pas pour démontrer la satifaction, l’effet Wahou, l’efficience et que ce produit, cette prestation, ce contrat c’est de la balle !

La publicité ne parle plus du produit, elle parle de l’émotion qu’elle prétend provoquer.

Le langage de la réaction

Ce langage fonctionne comme un bouton réflexe.

On montre quelque chose.

Le spectateur est censé dire :

“OMG.”
“Whaaaat.”
“Mais non.”

C’est exactement le même mécanisme que sur les réseaux sociaux : un contenu, une réaction instantanée, et surtout pas le temps de réfléchir.

La phrase longue devient suspecte.
Elle ralentit l’attention.

L’algorithme préfère l’exclamation.

Les influenceurs, nouveaux maîtres de la langue simplifiée

Et puis il y a les influenceurs.

Ces professionnels de l’émotion permanente.

Ils ont inventé une forme d’expression qui tient en quatre étapes :

“Les gars.”
“Genre.”
“Mais là…”
“WOUAH.”
Exemple typique :

“Les gars je vous jure, genre là je suis trop choqué… regardez ça… c’est juste incroyable.”

Il ne s’est strictement rien passé, mais l’émotion est immense.

Le vocabulaire tourne autour d’une douzaine de mots :

dingue
incroyable
fou
genre
littéralement
iconique
insane
oh my god
pépite
masterclass
banger
validé
Avec ça, on peut commenter absolument tout.

Un café.
Un coucher de soleil.
Une paire de chaussettes.

Et même — exploit linguistique — sa propre respiration.

La phrase influenceur, mode d’emploi

Pour ceux qui voudraient se lancer, voici la structure classique :

“Les gars, je suis littéralement choqué. Genre vraiment. C’est juste dingue. On est sur une masterclass.”

Traduit en français ancien :

“Il ne se passe rien de particulier.”

Quand la presse parle comme une publicité

La presse en ligne, elle aussi, s’est mise à parler cette langue.

Les titres ressemblent désormais à des bandes-annonces émotionnelles :

“La vidéo qui choque Internet.”
“Le geste qui change tout.”
“La découverte qui affole les scientifiques.”
“La photo qui fait réagir.”
On n’annonce plus une information.
On annonce la réaction que l’information est censée provoquer.

Le lecteur n’est plus informé.

Il est conditionné.

Et puis il y a le moment où le réel rattrape les influenceurs

C’est là que les choses deviennent intéressantes.

Car le langage “Wouah” fonctionne très bien pour présenter un smoothie détox ou un mascara “juste incroyable”.

Mais il devient plus compliqué quand il s’agit d’expliquer certaines décisions un peu… embarrassantes.

Par exemple lorsque, au moment de quitter précipitamment un pays en crise, certains influenceurs ont abandonné leurs animaux de compagnie.

Ou les ont fait euthanasier.

Dans une langue normale, cela donnerait :

“Nous avons abandonné notre animal parce que cela nous arrangeait.”

Mais dans le langage influenceur, cela devient :

“Les gars… décision super difficile aujourd’hui… on a dû prendre une décision vraiment responsable pour son bien-être.”

Ou :

“On a choisi la solution la plus douce pour lui.”

Ou encore :

“On ne pouvait vraiment pas faire autrement.”

Le mot abandon disparaît.

Le mot tuer devient accompagner.

La langue codée sert exactement à ce qu’elle fait le mieux : adoucir le réel jusqu’à le rendre méconnaissable.

Une langue faite pour éviter les mots qui fâchent

Ce langage a une fonction très pratique : parler longtemps sans jamais nommer les choses.

On ne ment pas.

On reformule.

On ne dit pas :

abandonner.

On dit :

“On a pris une décision très difficile.”

On ne dit pas :

tuer.

On dit :

“On a choisi la solution la plus respectueuse.”

C’est le triomphe de la phrase qui tourne autour du sujet comme un chat autour d’une flaque d’eau.

Ce que cela dit de notre époque

Tout cela raconte quelque chose de très précis sur notre société.

Nous vivons dans un monde où :

l’attention dure quelques secondes
les émotions circulent plus vite que les idées
la réaction compte plus que l’explication.
La langue se plie à cette vitesse.

Elle devient :

plus courte
plus émotionnelle
plus vague.
Et Claudine regarde tout cela avec une certaine perplexité.

Elle se souvient d’une époque étrange où, pour expliquer quelque chose, on utilisait :

des mots
des phrases
des arguments.
Elle soupire.

Et conclut :

“Avant, les gens faisaient des phrases pour expliquer les choses.
Maintenant, ils font ‘Wouah’ pour éviter d’en parler.”

Puis elle referme son téléphone.

Et murmure :

“Au rythme où ça va, dans vingt ans on débattra en emojis.

 

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