L’air du temps en février 2026 : la France doute, Montceau tient.
Parce que ces dernières semaines, entre les inondations qui ont marqué le bassin minier, les images de maisons sous l’eau et les récits de vies bousculées, de nombreux lecteurs nous ont écrit. Des messages souvent découragés : « On a l’impression que rien ne va », « C’est pesant », « On n’a plus envie d’entendre parler de mauvaises nouvelles ».
Et en même temps, une envie très forte revient dans ces échanges : passer vite à autre chose. Reprendre le fil du quotidien. Comme si chaque nouvelle crise était une vague qui vient faire frémir une existence déjà peu encourageante en ce début d’année, avant de se retirer… en laissant derrière elle un mélange d’inquiétude et de lassitude.
À Montceau News, nous nous sommes dit : pourquoi ne pas parler de l’air du temps ?
Justement pour essayer de comprendre ce que nous vivons collectivement. Et aussi, peut-être, pour prendre un peu de recul.
À Montceau-les-Mines, on ne parle pas forcément de « crise permanente ». Mais les conversations tournent souvent autour du même sujet : le quotidien devenu plus compliqué.
Les grandes colères ont laissé place à une inquiétude diffuse. Les habitants râlent toujours, tradition locale et nationale oblige, mais souvent avec autodérision. On plaisante sur « la prochaine facture », « la prochaine réforme » ou « la prochaine catastrophe », comme on commenterait la météo.
Les chiffres confirment ce ressenti. Selon l’INSEE, environ 14 à 15 % de la population vit sous le seuil de pauvreté en France. Dans les territoires industriels et anciens bassins miniers, la part de ménages modestes est plus élevée que dans les grandes métropoles. La précarité concerne désormais aussi des salariés, des jeunes actifs et des retraités.
Ce qui a changé, ce n’est pas seulement la situation. C’est la perception : l’idée que l’incertitude va durer.
Le pouvoir d’achat reste la préoccupation numéro un, quoi qu’en disent certains indicateurs. Même si l’inflation a ralenti, les prix alimentaires ont fortement augmenté entre 2021 et 2024, d’environ 20 % selon l’INSEE. En 2025, les prix se sont stabilisés, mais ils ne baissent pas. Dans la vie quotidienne, cela se traduit par des arbitrages permanents pour réduire les sorties, différer les achats, surveiller chaque dépense.
Les associations locales, comme partout en France, constatent une fréquentation en hausse. Des familles qui n’avaient jamais demandé d’aide franchissent désormais la porte. La précarité progresse souvent sans bruit.
C’est la phrase que l’on entend le plus souvent : « On ne sait plus à quel saint se vouer. » Épargner ou consommer, rénover son logement ou attendre, changer de voiture ou prolonger l’ancienne ? Selon la Banque de France, l’épargne reste globalement élevée, mais elle est très concentrée. Une grande partie des ménages ne dispose pas de réserve suffisante pour faire face à un imprévu. La baisse de la capacité d’épargne réduit aussi celle d’investir et de se projeter. La hausse des taux d’intérêt a ralenti l’accès au crédit. Le marché immobilier s’est contracté. Beaucoup adoptent une stratégie simple : attendre.
Pour certains, ce n’est pas un choix, mais une contrainte.
Le marché du travail illustre bien cette période « entre deux ». Le taux de chômage reste contenu, mais il a légèrement augmenté ces derniers mois. Il s’établissait autour de 7,9 % fin 2025, en hausse progressive depuis la mi-année. Cette remontée reste modérée et loin des niveaux des années 2010, mais elle alimente un sentiment de fragilité. Derrière les chiffres, les parcours sont devenus plus instables. CDD, intérim, reconversions : les trajectoires sont moins linéaires. Les jeunes restent les plus exposés. Dans le bassin montcellien, l’économie continue pourtant de se transformer. Industrie, logistique, santé, services à la personne recrutent. Plusieurs entreprises investissent et modernisent leurs équipements. Mais le décalage demeure entre les besoins des entreprises et les réalités de vie : mobilité, qualification, conditions de travail. Cette contradiction nourrit un doute très présent : il y a du travail, mais pas toujours celui qui sécurise.
Face à cette instabilité, un mouvement discret se confirme, loin des discours. Les habitants privilégient davantage la proximité. Selon le Crédoc, les Français accordent de plus en plus d’importance aux circuits courts, aux producteurs locaux et aux commerces de proximité. À Montceau, ce réflexe n’est pas nouveau, mais il se renforce. On choisit le proche par confiance, par pragmatisme, par besoin de repères. Les solidarités familiales et de voisinage jouent un rôle essentiel. Elles restent souvent invisibles, mais elles amortissent les chocs. C’est une constante dans l’histoire du bassin minier.
Nous sommes percutés par l’impact du culte de l’immédiateté. Les réseaux sociaux et l’information en continu ont changé notre rapport au temps. Chaque événement semble urgent, puis disparaît. Cette accélération nourrit l’anxiété, mais aussi une forme de détachement. Beaucoup choisissent de se concentrer sur ce qu’ils peuvent maîtriser : leur famille, leur travail, leur santé. Moins de grandes projections, davantage de présent.
Ce que révèle l’air du temps, ici comme ailleurs, ce n’est pas seulement l’inquiétude. C’est aussi une capacité d’adaptation. Moins d’illusions, mais plus de lucidité, moins de discours, mais plus de solutions concrètes, moins de promesses, mais plus de débrouille, tout ceci avec une constante : se plaindre mais continuer, douter, mais avancer.
Nous pourrions nous arrêter là, sur cette fatigue collective, cette impression de marasme, ce climat peu encourageant. Mais ce serait oublier l’essentiel. Car derrière les messages découragés, il y a aussi autre chose : une envie très forte de tourner la page, de ne pas se laisser submerger, de reprendre le fil. Comme une vague qui vient faire frémir le quotidien, puis se retire.
Et, presque aussitôt, la vie reprend, les enfants vont à l’école, les commerces ouvrent, même modestes les projets continuent,
Dans ce tableau parfois sombre, il existe aussi des signes encourageants. Le niveau global d’emploi reste élevé, certains secteurs continuent de recruter, les investissements industriels et énergétiques progressent, y compris dans des territoires comme le nôtre. Les initiatives locales, les solidarités et les projets collectifs montrent que la société ne reste pas immobile. Ces évolutions sont souvent lentes, peu visibles, mais bien réelles. Finalement, peut-être que l’air du temps n’est ni la peur ni l’espoir. C’est la persistance.
Et, doucement, sans bruit, l’avenir continue de se construire dans l’air du temps…
Gilles Desnoix



