La Claudine aime les week-ends, mais parfois le lundi est le bienvenu.
Elle ne sait pas si c’est l’âge, la météo ou les chaînes d’info en continu, mais la Claudine doit l’avouer, elle peste contre les attitudes moralisatrices, normatives, didactiques toute l’année. Oui, toute l’année. Et parfois même le dimanche. C’est dire. Elle proteste contre ces discours qui transforment chaque sujet social en tribunal permanent. Les bons, les mauvais, les méritants, les assistés. Et Claudine, au milieu, soupire en épluchant ses pommes de terre ou en faisant cuire des nouilles.
Ces derniers jours, à Montceau, ce ne sont pas les débats qui ont débordé, c’est la Bourbince. Certains quartiers ont eu les pieds dans l’eau, les caves noyées, les souvenirs trempés. Et là, miracle : plus personne ne parle d’assistanat. On parle d’aide. De solidarité. Des voisins qui viennent prêter une pompe, de pompiers qui enchaînent les interventions, de bénévoles qui apportent du café. Personne ne demande aux sinistrés s’ils ont « fait les bons choix » pour éviter la crue. On ne leur demande pas leur CV avant de leur tendre une serpillière.
C’est toujours fascinant. Quand le malheur est proche, la solidarité devient une évidence. Mais quand il est lointain, abstrait, statistique, certains redécouvrent le plaisir du sermon. Ici pourtant, à Montceau, le chômage et la précarité ne sont pas des mots savants. Ce sont des vies. Des familles. Des inquiétudes quotidiennes. Et l’aide sociale, quand elle existe, n’est pas un confort mais une bouée.
La Claudine se bat souvent contre la confusion entre assistance et assistanat. L’assistance, c’est soutenir quelqu’un dans un moment difficile. L’assistanat, c’est un mot-valise qui permet de désigner un coupable commode quand l’avenir inquiète. Parce que oui, la peur du déclassement existe. On craint pour son emploi, pour ses enfants, pour son avenir. Et quand la peur s’installe, la morale remplace la réflexion. C’est humain, mais ce n’est pas toujours très utile.
Elle le dit souvent (et ses proches commencent à lever les yeux au ciel, ce qui est mauvais pour leur nuque) : une approche plus humaniste serait plus efficace. D’abord, reconnaître la complexité humaine. Les individus ne sont ni totalement responsables ni totalement victimes. Les politiques sociales devraient soutenir, mais aussi favoriser l’autonomie. Ce n’est pas contradictoire, c’est même la base du bon sens.
Mais, la Claudine en est parfaitement consciente, il existe la peur du déclassement qui agit en facteur central. Depuis plusieurs décennies, dans de nombreux pays européens, dont la France, beaucoup de personnes ressentent une insécurité sociale diffuse face à la précarisation de l’emploi, la transformation du travail, la mondialisation, l’automatisation, la hausse du coût du logement, l’inquiétude pour les générations suivantes.
Même quand la situation objective n’est pas catastrophique, le sentiment d’incertitude est réel. Alors comme on ne dispose pas de leviers, comme ce sont d’autres qui décident pour nous, que le discours médiatique enfonce ces peurs dans les esprits, on choisit le plus évident, pas forcément le plus adapté, le plus légitime. Alors on évite d’articuler égalité et équité. L’égalité des droits, oui. Mais aussi l’équité des moyens. Autrement dit il faut comprendre les parcours, les handicaps, les accidents de la vie, plutôt que distribuer la même réponse à des situations différentes. L’égalité, c’est donner la même serpillière à tous. L’équité, c’est envoyer plus de pompes là où l’eau monte. Et dans le bassin minier on comprend très bien la nuance. Dans une société moderne, chacun est exposé à la maladie, au chômage, à la vieillesse, aux crises économiques ou climatiques. La solidarité est donc une réponse rationnelle à un risque universel. Elle n’est pas seulement un sentiment, mais une organisation collective de la sécurité. Le problème est que cette dimension rationnelle est souvent remplacée par une lecture morale car certains la voient comme un devoir moral, d’autres comme un risque moral (dépendance, abus). Le débat devient alors une opposition de valeurs plutôt qu’une analyse des réalités.
La Claudine peste aussi contre la moralisation excessive. Une société mature devrait privilégier l’analyse des faits, l’écoute, la compréhension des situations, plutôt que de juger les personnes. Les abus existent, bien sûr. Mais ils sont minoritaires. Les ignorer n’est pas raisonnable. Les généraliser ne l’est pas davantage. Entre les deux, il y a la réalité. Et elle est toujours plus nuancée que les bandeaux rouges des chaînes d’info.
Enfin, la Claudine refuse cette opposition stérile entre charité, solidarité et responsabilité. La protection sociale n’est pas une faveur. C’est un mécanisme de sécurité. Un outil de stabilité économique. Un facteur de cohésion. Une société plus sécurisée est aussi une société plus libre. Ceux qui doutent n’ont qu’à observer nos territoires : quand les gens sont soutenus, ils osent davantage, ils entreprennent, ils vivent. De toute manière la solidarité, c’est dans l’ADN montcellien.
Lorsqu’elle résume (oui, Claudine résume maintenant, c’est la maturité ou la fatigue) : les attitudes moralisatrices viennent souvent de besoins de cohérence, d’héritages culturels, de peurs bien réelles comme la dépendance ou l’injustice, ou bien l’abus et sa constatation, mais aussi de valeurs sincères. Le problème n’est pas d’avoir des valeurs. Le problème est de les transformer en armes contre les autres.
Une approche humaniste ne nie pas ces inquiétudes. Elle cherche à les comprendre, à les dépasser, à construire un dialogue entre liberté, justice et solidarité. Cela demande du temps, de la patience et moins de certitudes. Autant dire que ce n’est pas très compatible avec les débats de 7 minutes et 30 secondes.
Bon, la Claudine nous laisse. L’eau est peut-être redescendue, faut qu’elle aille voir, mais la mauvaise foi, elle, reste à un niveau stable. Et la Claudine continue de pester. C’est sa contribution personnelle à la cohésion sociale.
Gilles Desnoix



