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vendredi 30 janvier 2026 à 04:21

Violences extrêmes chez les adolescents : ce que notre société refuse de voir



 

Les violences commises par certains adolescents interrogent notre société, bien au-delà de l’émotion. Derrière les faits divers, ce sont des années de fragilités, de manques et de renoncements qui apparaissent. Ces réalités concernent aussi notre territoire. Montceau News fait le choix d’ouvrir ce débat, parce que la protection de nos jeunes est l’affaire de tous.

Lorsqu’un fait divers révèle qu’une jeune fille a été séquestrée et torturée par d’autres adolescents, l’émotion est immense. L’horreur sidère. Les mots “barbarie”, “monstruosité”, “ensauvagement” envahissent l’espace médiatique. Puis, très vite, l’actualité passe à autre chose.

Pourtant, ces drames ne surgissent jamais de nulle part. Ils disent quelque chose de profond sur notre société, sur ses failles, ses renoncements et ses angles morts. Ils interrogent notre responsabilité collective bien au-delà de la seule culpabilité individuelle des auteurs.

Une chaîne de violences plus qu’un surgissement du mal

Dans de nombreux cas, les adolescents impliqués dans des actes extrêmes sont issus de parcours marqués par la violence : maltraitances, négligences, instabilité familiale, placements successifs, ruptures affectives, échecs scolaires.

Avant d’être des agresseurs, ils ont souvent été des victimes. Cela n’excuse rien. Mais cela explique beaucoup. La violence se transmet parfois comme un héritage invisible. Quand un enfant grandit dans un environnement où la peur, l’abandon ou l’humiliation sont permanents, il apprend que le monde est dangereux. Pour survivre, il peut se couper de ses émotions, anesthésier son empathie, transformer sa fragilité en dureté. La domination devient alors, dans certains cas, un moyen tordu de reprendre le contrôle.

Des institutions débordées et sous-financées

La protection de l’enfance, la pédopsychiatrie, l’aide sociale, la justice des mineurs, l’école : tous ces piliers sont aujourd’hui fragilisés. Les professionnels alertent depuis des années sur le manque chronique d’éducateurs, la pénurie de psychologues et de psychiatres, le turn-over massif, les files d’attente interminables, les surcharge administrative, le suivi insuffisant.

Dans de nombreux foyers ou centres, quelques adultes doivent encadrer des adolescents lourdement traumatisés. La mission devient quasi impossible car trop souvent on gère l’urgence, on colmate, on ne reconstruit pas.

Les rapports parlementaires, les syndicats, les associations tirent régulièrement la sonnette d’alarme. Les responsables politiques savent. Mais les moyens ne suivent pas. Investir durablement dans l’enfance abîmée est coûteux certes et peu visible et s’avère même peu rentable électoralement. On préfère souvent réparer après coup quand on ne se contente pas de colmater simplement.

Pour beaucoup de jeunes fragiles, l’école ne joue plus son rôle de refuge et de stabilisation. Elle devient un lieu d’échec, de stigmatisation, d’exclusion. Décrochage, orientation subie, sanctions répétées, sentiment d’inutilité : autant de facteurs qui nourrissent le ressentiment. Quand un adolescent n’existe nulle part positivement, il finit parfois par exister négativement. La violence devient un langage. Et on ne peut incriminer la communauté éducative mais le système en place.

 

Les réseaux sociaux ne créent pas la violence, mais ils la transforment. Le numérique, sert souvent d’accélérateur de brutalité, de déshumanisation des comportements et des interventions, nous le voyons bien à notre humble niveau avec les commentaires sous les articles.

Les réseaux sociaux favorisent la désinhibition, la mise en scène, la recherche de reconnaissance par le choc, l’effet de meute, la banalisation de l’humiliation. Au travers de nos articles nous sommes souvent intervenus sur le sujet.

Filmer une agression, la diffuser, la commenter, la “noter” devient parfois plus important que la souffrance infligée. La victime cesse d’être une personne pour devenir un contenu. Cette logique de spectacle affaiblit l’empathie collective. Et nous l’avons bien vu dans l’horrible fait divers de Crans Montana où des gens filmaient plutôt que d’intervenir

Mais là encore, il ne s’agit pas de condamner à priori, ou pour le principe, ou parce que nous jugeons que c’est condamnable, il s’agit d’informer, de réfléchir. Chacun et chacune, et plus encore les lecteurs de Montceau News, doit être conscient que les Médias c’est trop souvent: le règne de l’émotion immédiate. La plupart des médias fonctionnent aujourd’hui sous la pression de l’audience et des algorithmes. Ce qui attire, ce sont les récits simples, choquants, polarisants. On privilégie l’indignation, la peur, la personnalisation du mal et de ce fait on parle peu des budgets, des politiques publiques, des dispositifs manquants, des parcours antérieurs.

Ce qui amène à  fabriquer des “monstres médiatiques” qui rassurent faussement. Si ce sont des monstres, alors le problème ne vient pas de nous.

 

Dans son pré carré, la justice des mineurs oscille entre deux fantasmes opposés : tout réprimer ou tout excuser. Il faut bien l’admettre aucune de ces positions ne fonctionne. Un adolescent violent est à la fois responsable de ses actes et, malheureusement, souvent profondément abîmé. Les deux réalités coexistent. Or, une justice réellement efficace nécessite du sur-mesure avec des enquêtes approfondies, du suivi éducatif, un accompagnement psychologique, de l’insertion. Cela demande du temps et des moyens. Et c’est ce qui manque désespérément le plus. Quand les juges gèrent des centaines de dossiers, le système devient mécanique. Et la mécanique produit de mauvais résultats.

De tout ceci nait une tentation sécuritaire et permet l’expansion du populisme pénal. À chaque drame, revient le même réflexe réclamant de  durcir les peines, d’abaisser les seuils, de promettre d’accroitre  la fermeté. Ces réponses ont une fonction politique, celle de  rassurer rapidement. Mais sans prise en charge réelle, elles ne réduisent pas durablement la violence. Elles déplacent le problème. Punir est nécessaire, soigner est indispensable, il faut les deux. Sans soin, la sanction prépare souvent la récidive.

 

Les lecteurs de Montceau News en sont conscients, la prévention est la grande oubliée des politiques publiques. D’ailleurs dans beaucoup d’autres domaines aussi. Tout le monde connaît les leviers efficaces que sont le repérage précoce des violences, le soutien à la parentalité (un gros travail est fait sur le sujet à Montceau), l’accès rapide aux soins psychiques, le renforcement des équipes éducatives, le mentorat, le médiation, l’accompagnement scolaire individualisé.

Mais la prévention a un défaut majeur : elle ne se voit pas. Elle empêche des drames qui n’auront donc pas lieu. Elle ne produit pas de scandale, pas de photo, pas de moment politique. Elle est donc souvent sacrifiée en premier.

 

Il convient de prendre aussi conscience de nos illusions collectives. Ces drames fissurent plusieurs croyances profondément ancrées comme « Les institutions tiennent ». Elles tiennent surtout grâce au dévouement d’agents épuisés. L’héroïsme n’est pas une politique publique.  Autre illusion « Quelqu’un s’en occupe » où chaque maillon pense que l’autre gère. Les situations graves passent entre les mailles. Il y a encore « Les cas extrêmes sont rares », ils sont surtout invisibles, sous-déclarés, fragmentés. Et pour finir, malgré de très nombreux drames très médiatisés, « L’État protège les enfants », il protège surtout ceux dont les familles savent se défendre. Et ces illusions permettent de vivre tranquillement. Elles s’effondrent quand la réalité éclate.

 

Ce que tout un chacun peut constater c’est que trop souvent  la grande absente c’est  la victime

Dans les débats, la victime est souvent reléguée à l’arrière-plan. Pourtant, les conséquences sont immenses : traumatismes durables, troubles psychiques, ruptures de parcours, parfois tentations suicidaires. Une société qui laisse cela se produire a failli dans sa mission première : protéger les plus vulnérables.

Car, il faut le souligner il s’agit bien là d’une responsabilité politique collective, il n’y a pas un coupable unique. Il y a des choix répétés de sous-financement chronique, de pilotage à court terme, de priorité à la communication, de gestion par crise. Depuis des décennies, on sait ce qui manque. On choisit de ne pas investir à la hauteur. C’est véritablement une responsabilité collective.

Donc que faudrait-il changer réellement pour mettre en place une politique crédible. Il faudrait que cette dernière repose sur cinq piliers. D’abord investir massivement dans l’enfance, la protection, la santé mentale, le soutien familial. Ensuite il conviendrait de stabiliser les équipes et de former, fidéliser, et valoriser éducateurs, enseignants, soignants. En troisième il apparaît indispensable de rendre la justice plus humaine en allégeant le travail des magistrats par la diminution de dossiers par magistrat,  en mettant en place plus de suivi individualisé dotés des moyens nécessaires. En quatrième piliers il serait impératif de développer la prévention sur le long terme, sans effets d’annonce. Et en dernier travailler à responsabiliser les médias pour aboutir à moins de sensationnel et plus d’enquêtes de fond.

 

Sans se raconter d’histoires ou paraître moralisateur il est vrai que chaque citoyen peut agir pour soutenir les associations locales, interpeller les élus sur les moyens concrets, refuser le voyeurisme numérique, valoriser les professionnels de terrain, rester attentif aux jeunes en rupture.

En fait, l’essentiel est de sortir du cycle

Ces violences ne sont pas des accidents. Elles sont le produit d’un système qui laisse trop d’enfants dériver avant de s’en inquiéter. Et n’oublions pas qu’en France plus de 2000 enfants vivent dans la rue et la ce ne sont que les chiffres officiels. La réalité est que nous sous-investissons dans l’enfance fragilisée, nous nous étonnons ensuite de ses débordements, nous répondons par la peur et la répression… Et nous recommençons.

 

Rompre ce cycle demande du courage politique, de la patience collective et un changement de regard. Cela suppose d’accepter la vérité inconfortable qu’une société se juge moins à ses discours qu’à la manière dont elle traite ses enfants les plus abîmés. À Montceau comme ailleurs, des enseignants, des éducateurs, des travailleurs sociaux accompagnent chaque jour des jeunes en difficulté, souvent avec des moyens limités. Leur engagement mérite notre attention et notre soutien. Les violences ne naissent pas par hasard. Elles sont le résultat de parcours fragiles et d’un système parfois débordé. Les ignorer, les simplifier ou les instrumentaliser ne les fera pas disparaître.

 

Montceau News n’entend pas détourner le regard, et ne pas détourner le regard c’est déjà prendre ses responsabilités.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : Défenseur des droits, Cour des comptes, ONPE, IGAS, PJJ, CNAPE, UNICEF France, HAS, Le Monde, Libération, Mediapart, La Croix, Le Parisien, Franceinfo, France Inter, ARTE, France Télévisions, Reporterre, Basta!

 

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