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dimanche 18 janvier 2026 à 05:31

La Poste : un record… Toujours plus de colis, toujours moins de Poste



 

 

Pendant la période de fêtes, la Poste a annoncé avoir distribué plus de 180 millions de colis entre novembre et décembre 2025, soit une hausse de 6 % par rapport à la même période l’an dernier. Nous pouvons nous dire qu’il s’agit là d’un chiffre impressionnant, mobilisant plus de 100 000 postiers, 3 000 renforts saisonniers et 3 200 cadres mis à contribution sur le terrain lors des pics d’activité.

En même temps, nous pouvons relativiser la situation car derrière ce record apparent, une réalité beaucoup moins flatteuse se dessine. Il apparaît nettement au niveau des statistiques que la Poste ne distribue désormais plus qu’un colis sur deux en France, alors qu’elle représentait encore la majorité du marché il y a quelques années.

Historiquement, La Poste dominait largement le marché du colis en France. Jusqu’à récemment, plus de la moitié des colis distribués sur le territoire l’étaient par ses services (Colissimo, Chronopost, DPD France) et aujourd’hui, ce n’est plus le cas.   Les concurrents privés, Mondial Relay, Amazon Logistics, des intégrateurs internationaux comme DHL, UPS et de nouveaux acteurs chinois, ont grignoté des parts de marché importantes. La montée en puissance de services logistiques externes et étrangers, notamment liés au commerce en ligne chinois, en est un exemple concret de cette évolution. Certains grands distributeurs comme Temu, Shein ou encore le nouveau venu Gofo Express, ont progressivement internalisé leur logistique, réduisant ainsi le volume de colis confiés à La Poste. Sur 1,64 milliard de colis livrés chaque année en France, Amazon en représente à lui seul environ 400 millions, mais Amazon utilise encore les services de la Poste pour le dernier kilomètre. les grandes plateformes asiatiques cumulées (Temu, Shein, AliExpress) environ 385 millions, tandis que les acteurs français historiques comme Cdiscount ne dépassent plus quelques dizaines de millions, un basculement logistique qui éclaire directement les transformations économiques, sociales et territoriales en cours.

 

Rappelons que le modèle historique de La Poste était centré sur le courrier. Or, la chute vertigineuse du courrier papier, conséquence des communications numériques, a transformé l’entreprise car le colis est devenu le cœur de l’activité, représentant désormais plus de la moitié du chiffre d’affaires du groupe.   Sauf que cette évolution n’est pas univoque, l’activité colis reste très concurrentielle, avec une croissance du marché global des livraisons plus lente qu’auparavant (environ +3 % à +4 % annuels), même si le volume total s’élève à près de 1,7 milliard de colis en 2024.

 

L’arrivée et l’expansion de prestataires spécialisés (Mondial Relay, relais colis indépendants, services ultrarapides ou même livraison collaborative) modifient les attentes des consommateurs. Ils offrent plus de flexibilité (points de retrait, consignes automatiques, livraison express), des tarifs agressifs souvent plus bas, notamment pour les colis de faible valeur, un service numérique intégré (tracking, options de créneau, etc.). Du coup, la Poste, dans ce cadre, est parfois perçue comme moins agile ou moins innovante que certains acteurs purement logistiques privés. C’est un ressenti qui trouve souvent sa concrétisation dans l’expérience des clients.

 

De plus en plus, les géants du e-commerce choisissent de gérer eux-mêmes tout ou partie de leur logistique : Amazon avec ses propres réseaux, les plateformes chinoises avec leurs infrastructures européennes ou locales. Cette internalisation réduit les volumes confiés à des opérateurs comme La Poste.

Cela n’est pas anodin, il y a des effets économiques, sociaux et territoriaux avec un impact sur l’emploi et l’organisation du travail. La distribution de colis exige une organisation logistique très différente de celle du courrier : tri automatique, gestion des flux, optimisation des tournées, saisonnalité extrême. La mobilisation de milliers d’intérimaires chaque fin d’année reflète cette pression saisonnière, mais aussi la difficulté de maintenir des effectifs stables et qualifiés. Parallèlement, certains emplois traditionnels liés au courrier disparaissent ou se transforment, avec des répercussions dans les zones rurales ou défavorisées où l’activité postale avait un rôle social important.

Cela induit aussi un accroissement des pressions sur les marges et la qualité de service. Alors que le colis est plus rentable que le courrier (au minimum 5 € par envoi contre environ 1,40 € pour une lettre), il reste un marché à faible marge où la concurrence sur les prix pèse fortement. Cette pression tarifaire, associée à l’augmentation des coûts (salaires, carburant, énergie), met à l’épreuve la rentabilité du modèle.

 

Le recul de La Poste dans la livraison ne se limite pas à une histoire industrielle : il est le miroir de nos modes de consommation. Cela en dit beaucoup sur nos habitudes et nos priorités. Ces dernières se déclinent en une appétence croissante pour l’achat en ligne, souvent dicté par le prix et la rapidité, sans considération des coûts sociaux ou environnementaux, une préférence pour les livraisons personnalisées, express ou flexibles, parfois au détriment de solutions collectives ou plus durables, une économie mondialisée où les flux transfrontaliers augmentent, au risque de fragiliser les acteurs nationaux. Notre indifférence à la dégradation du service public postal traditionnel s’inscrit aussi dans une dynamique plus large qui est celle d’une société qui valorise toujours plus la commodité immédiate, même si cela signifie une plus grande dépendance à des plateformes globales et à des réseaux privés.

 

Nous en sommes plus ou moins conscients mais nous continuons sans faiblir. Alors y a-t-il des solutions, des perspectives ?

Oui, forcément, au nombre de trois, elles pourraient apporter des solutions, le voulons-nous ? Le pouvons-nous ? Ça c’est une autre histoire. Mais les solutions, les alternatives existent.

La première, renforcer le service universel. La Poste reste un acteur stratégique pour garantir la cohésion territoriale : livraison rurale, accès des personnes âgées aux services postaux, maintien d’un maillage dense. Une redéfinition du service universel postal pourrait inclure des mécanismes de soutien redistributifs.

La seconde, innover dans l’offre de livraison. La diversification vers des livraisons plus vertes (flotte électrique, réductions d’émissions), plus flexibles (créneaux horaires, consignes intelligentes) et mieux intégrées à des modèles collaboratifs (voisinage, covoiturage de colis) peut aider La Poste à rester compétitive.

Et la troisième, mettre en place une régulation et une coopération. Une régulation européenne adaptée – visant à rééquilibrer les charges entre acteurs publics et privés, à assurer des conditions équitables pour les services transfrontaliers, et à promouvoir des normes sociales et environnementales – pourrait atténuer la pression concurrentielle destructrice.

 

Ce sujet constitue une métaphore de notre époque. La situation de La Poste dépasse l’anecdote logistique : elle est symptomatique d’une transformation profonde des sociétés postindustrielles. Face au déclin du courrier, à la montée de la concurrence globale et à des modes de consommation ultrarapides, même une institution centenaire doit se réinventer. Mais notre manière de consommer, d’exiger toujours plus vite, toujours moins cher, sans regarder les impacts sociaux ou territoriaux, nous dit aussi quelque chose de notre époque : la vitesse prime sur la durabilité, l’économie mondiale prime sur le service local.

Dans ce contexte, l’enjeu dépasse La Poste.   Il interroge notre capacité collective à construire des modèles économiques et sociaux qui répondent aux défis actuels, de l’emploi aux transformations numériques et environnementales.

 

Autrefois, la Poste distribuait le courrier. Puis elle a distribué des avis de passage et parfois des colis. Aujourd’hui, elle distribue surtout les colis des autres… et parfois même ses propres regrets. Le facteur passe, salue la boîte aux lettres, déjà pleine à craquer, et s’en va travailler pour Amazon sans le savoir.

On commande chinois, on se fait livrer mondial, et on s’étonne que le service public perde la main… alors que nous lui avons retiré le bras.

La Poste n’a pas disparu : elle livre. Ce qui a disparu, c’est l’idée qu’elle était à nous.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : · ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse), La Poste Groupe, AFP (Agence France-Presse), 20 Minutes, Le Monde, Les Échos, Challenges, La Dépêche, Public Sénat, Voxlog, Republik Retail, TF1 Info, Europarl (Parlement européen), Mordor Intelligence, Effigy Consulting

 

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