Le totalitarisme : au nom du peuple, contre le peuple ?
Troisième et dernier volet de notre triptyque consacré aux dérives du pouvoir. Après le fascisme, puis le dirigisme et ses effets sur la révolte citoyenne, nous abordons le totalitarisme, particulièrement celui des régimes se réclamant du communisme. Trois histoires, des idéologies différentes, mais une même interrogation : comment le pouvoir, prétendant servir le peuple, peut-il finir par le déposséder de sa liberté ? Là aussi l’on peut dire « le totalitarisme : on ne l’a jamais essayé » en oubliant son histoire.
Il existe dans l’histoire contemporaine un paradoxe vertigineux. Des régimes issus de philosophies profondément opposées ont fini par utiliser des instruments de domination comparables : parti unique, police politique, propagande, culte du chef, camps de travail, falsification de l’histoire et répression des opposants. D’un côté, le fascisme et le nazisme, fondés sur le nationalisme autoritaire, la hiérarchie et, pour le nazisme, la suprématie raciale. De l’autre, des régimes se réclamant du communisme, doctrine qui promettait l’émancipation humaine, la solidarité et la disparition de l’exploitation. Comment des ambitions initiales aussi différentes ont-elles pu aboutir à des pratiques parfois si proches ? Et comment distinguer la pensée communiste de ce que des pouvoirs politiques ont prétendu accomplir en son nom ?
Le communisme : un idéal d’émancipation, pas une doctrine de servitude. Il faut commencer par une distinction essentielle, trop souvent oubliée dans les débats politiques. Le fascisme et le communisme ne reposent pas sur les mêmes fondements philosophiques.
Le fascisme exalte la nation, l’autorité, la discipline et la subordination de l’individu à une communauté nationale idéalisée. Le nazisme y ajoute une doctrine raciale fondée sur l’exclusion et la hiérarchisation des êtres humains. Ces principes appartiennent au projet idéologique lui-même. La pensée communiste de Marx part d’une ambition radicalement différente : mettre fin à l’exploitation économique, abolir les classes sociales et construire une société dans laquelle chacun pourrait développer librement ses capacités. La formule popularisée par Marx dans sa Critique du programme de Gotha (1875) résume cet horizon : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ! » Autrement dit, contribuer selon ce que l’on peut apporter et recevoir selon ce dont on a besoin. La solidarité, l’égalité sociale et l’émancipation individuelle constituent les principes de cet idéal. Il serait donc historiquement et philosophiquement inexact de prétendre que le communisme, en tant qu’idéal, se confond avec le stalinisme, le maoïsme ou la dictature nord-coréenne. Mais il serait tout aussi insuffisant d’affirmer que les crimes commis en son nom ne concernent en rien son histoire. Entre la théorie de Marx, les conceptions révolutionnaires de Lénine et les pratiques de Staline existent des transformations politiques qu’il faut comprendre. Le parti censé représenter les travailleurs s’est progressivement attribué le monopole de leur représentation. L’État, dont Marx envisageait à terme le dépérissement, est devenu un appareil de domination considérable.
L’idéal proclamait l’émancipation de chacun. Des régimes prétendant l’incarner ont imposé la soumission de tous. C’est cette contradiction qu’il faut examiner, sans confondre les idées et les actes, ni utiliser les premières pour excuser les seconds.
L’Union soviétique : quand la révolution devient un pouvoir absolu
La révolution russe de 1917 naît dans un pays marqué par l’autocratie, la guerre et les inégalités. Mais le pouvoir bolchevique restreint rapidement le pluralisme politique, développe la police politique et réprime les oppositions. Sous Staline, cette concentration du pouvoir devient un système de terreur de masse. La collectivisation forcée bouleverse l’agriculture et contribue aux famines catastrophiques de 1932-1933, particulièrement meurtrières en Ukraine. Les grandes purges de 1936-1938 frappent les responsables du parti, les militaires, les intellectuels et les citoyens ordinaires. Les procès sont truqués, les accusations fabriquées, les aveux extorqués. Le Goulag, immense réseau de camps de travail forcé, enferme des millions de personnes au fil des décennies. Le culte de Staline accompagne cette répression. Portraits, statues, journaux et manuels scolaires célèbrent un dirigeant présenté comme infaillible. Les photographies sont retouchées pour effacer les anciens compagnons éliminés. Les statistiques sont manipulées, les famines dissimulées, les échecs attribués à des saboteurs. Le mensonge devient un instrument de gouvernement. Une révolution prétendant libérer les travailleurs aboutit à un système dans lequel ceux-ci ne peuvent choisir librement leurs dirigeants, créer des syndicats indépendants ou contester les décisions du parti.
Derrière le rideau de fer : des peuples sous surveillance. Après 1945, les régimes communistes installés en Europe centrale et orientale reproduisent, avec des différences nationales, le monopole du parti, la censure et la surveillance politique. En Allemagne de l’Est, la Stasi développe un vaste appareil de surveillance. Le mur de Berlin empêche les citoyens de quitter librement leur pays. En Hongrie, l’insurrection de 1956 est écrasée par l’intervention soviétique. En Tchécoslovaquie, le Printemps de Prague de 1968 tente de concilier socialisme et libertés politiques ; les chars du pacte de Varsovie y mettent fin. En Pologne, le syndicat indépendant Solidarność affronte la répression et la loi martiale en 1981. La contradiction est saisissante : des régimes affirmant gouverner au nom des travailleurs répriment des travailleurs qui réclament simplement le droit de s’organiser et de choisir leur avenir. La Roumanie de Ceausescu pousse particulièrement loin le culte de la personnalité, tandis que l’Albanie d’Enver Hoxha développe un système d’isolement et de contrôle politique extrême.
Chine, Cambodge, Corée du Nord : jusqu’où peut aller la domination ? En Chine, Mao Zedong engage après 1949 une transformation radicale de la société. Le Grand Bond en avant, lancé en 1958, provoque une famine faisant des dizaines de millions de morts selon les estimations historiques. La Révolution culturelle, à partir de 1966, entraîne persécutions, humiliations publiques, violences et destructions. Le culte de Mao devient omniprésent. Le laogai, système de réforme par le travail, constitue l’un des instruments de répression et de contrôle. Le laojiao, rééducation par le travail sans procédure judiciaire ordinaire, sera officiellement supprimé en 2013. La Chine contemporaine a profondément transformé son économie, mais le Parti communiste conserve le monopole politique et exerce un contrôle étendu sur l’information et les organisations indépendantes.
Au Cambodge, les Khmers rouges de Pol Pot imposent entre 1975 et 1979 une transformation sociale meurtrière : évacuation des villes, travail forcé, persécutions et exécutions. Environ 1,5 à 2 millions de personnes meurent, soit près du quart de la population selon certaines estimations. En Corée du Nord, le pouvoir est devenu dynastique. Le culte de la famille Kim, la surveillance, l’endoctrinement et les camps politiques structurent un système particulièrement fermé. Les Nations unies ont documenté des violations des droits humains pouvant constituer des crimes contre l’humanité.
Cuba et Vietnam : des révolutions, des acquis sociaux et des libertés restreintes. À Cuba, la révolution de 1959 renverse la dictature de Batista. Le régime développe notamment l’éducation et les soins, mais instaure également le parti unique, la censure, la surveillance et la répression des opposants. Les réalisations sociales ne font pas disparaître la question des libertés politiques. Au Vietnam, après la victoire communiste de 1975, de nombreux anciens militaires, fonctionnaires et personnes liées au Sud-Vietnam sont envoyés dans des camps de rééducation. Le pays a ensuite profondément transformé son économie, tout en conservant le monopole politique du Parti communiste. Ces trajectoires ne sont pas identiques. Les périodes, les politiques sociales et les degrés de répression diffèrent. Mais elles posent une question commune : comment un pouvoir peut-il prétendre représenter exclusivement le peuple tout en lui interdisant de choisir librement ceux qui le gouvernent ?
Le totalitarisme : falsifier l’histoire pour gouverner les consciences. Le totalitarisme ne se résume pas à la dictature. Un pouvoir autoritaire exige l’obéissance ; un pouvoir totalitaire ambitionne de contrôler l’ensemble de la société, jusqu’aux convictions et aux comportements privés.
Hannah Arendt a montré combien l’idéologie, la terreur et l’isolement des individus participent de cette domination. Le pouvoir désigne des ennemis, supprime les organisations indépendantes, contrôle l’information et impose une vérité officielle. Staline, Mao, Kim Il-sung ou Ceausescu deviennent des figures présentées comme providentielles. Le chef ne se trompe jamais. Les erreurs sont imputées aux traîtres. Les chiffres sont arrangés, les archives falsifiées, les opposants effacés de l’histoire. Les citoyens apprennent à surveiller leurs paroles, leurs relations, parfois jusqu’à leurs pensées.
La falsification n’est pas un simple mensonge politique. Elle devient une méthode de domination : comment contester une politique lorsque ses échecs ne peuvent officiellement exister ? Comment discuter lorsque le parti prétend détenir la vérité historique ?
Tous les régimes communistes n’ont cependant pas connu le même degré de totalitarisme, et plusieurs ont évolué vers des formes d’autoritarisme différentes. Cette précision est indispensable pour ne pas transformer une notion historique en accusation universelle.
Quand l’émancipation devient son contraire. Le fascisme et le communisme ne poursuivent pas, dans leurs principes fondateurs, les mêmes finalités. Le premier valorise une communauté nationale hiérarchisée et autoritaire ; le second, dans la pensée marxienne, vise l’abolition des classes et l’émancipation humaine. Les assimiler philosophiquement serait une erreur. Mais l’histoire des régimes qui ont revendiqué ces idéologies révèle combien la concentration du pouvoir, l’absence de contre-pouvoirs et la prétention à détenir une vérité absolue peuvent favoriser des systèmes de domination.
Le problème ne réside donc pas dans la seule proclamation d’un idéal collectif. Il apparaît lorsque ceux qui prétendent l’incarner s’arrogent le droit de décider seuls de ce qui est bon pour tous, de supprimer la contradiction et de traiter les opposants comme des ennemis. Nos précédentes réflexions portaient sur le fascisme et sur le citoyen auquel on confisque sa colère. Le totalitarisme nous conduit plus loin : à la confiscation de la liberté de penser, de contester et de choisir son destin.
Aucune promesse de grandeur nationale, de justice sociale ou de bonheur collectif ne saurait justifier qu’un peuple soit privé de ses libertés au nom de son propre bien.
Car enfin, si l’émancipation consiste à libérer l’être humain, comment pourrait-elle commencer par lui interdire de penser autrement que ceux qui prétendent le libérer ?
Gilles Desnoix
Sources : Karl Marx, Hannah Arendt, Aleksandr Soljenitsyne, Anne Applebaum, Jean-Louis Margolin et Nicolas Werth, Jean-Philippe Béja, Yale University, Nations unies, Commission d’enquête sur les droits humains en Corée du Nord. Amnesty International



