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samedi 24 octobre 2026 à 03:43

Fascisme, extrême-droite : l’histoire a-t-elle perdu la mémoire ?



Aujourd’hui, chacun ou presque traite son adversaire de fasciste. À force d’être employé à toutes les sauces, le mot finit par perdre son sens. Dans le même temps, on entend : « L’extrême droite, on ne l’a jamais essayée en France. » Comme si notre histoire commençait avec la dernière élection présidentielle, comme si Vichy n’avait jamais existé, comme si l’Europe n’avait pas déjà éprouvé les conséquences des nationalismes autoritaires. Et voici que le Rassemblement national, héritier du Front national, aurait changé de nature à force de changer de nom, de dirigeants et de langage. Mais qu’est-ce que le fascisme ? Que nous apprend l’histoire ? Que recouvre réellement la dédiabolisation ? Il ne s’agit pas de distribuer des certificats de fascisme, mais d’examiner les doctrines, les programmes et les actes. Car l’histoire conserve la mémoire de ce que les stratégies politiques préféreraient parfois laisser dans l’ombre. Montceau News a entendu mettre son grain de sel dans cette affaire pour faire la lumière dans ce qui paraît obscur.

Le fascisme, ce n’est pas simplement quelqu’un qui ne pense pas comme vous. Un fasciste n’est pas nécessairement celui qui réclame davantage de policiers, défend des frontières ou exprime des opinions conservatrices. Pas davantage que tout militant de gauche radicale serait automatiquement stalinien. L’amalgame dispense de réfléchir, ce qui explique sans doute son succès. Le fascisme naît dans l’Europe bouleversée par la Première Guerre mondiale. Organisé en Italie autour de Mussolini, il accède au pouvoir en 1922. Son idéologie repose sur un nationalisme exacerbé, la conception d’une nation homogène, le culte du chef, l’exaltation de l’autorité, la désignation d’ennemis intérieurs et extérieurs, le rejet du pluralisme et la légitimation de la violence politique. L’État et la nation sont placés au-dessus des libertés individuelles. L’opposant n’est plus un adversaire légitime mais un obstacle à éliminer. La justice, la presse, les syndicats et les assemblées perdent leur indépendance. Le nazisme partage ces caractéristiques, mais y ajoute une doctrine raciale biologique centrale, un antisémitisme exterminateur et un projet expansionniste qui conduiront notamment à la Shoah. Tous les régimes autoritaires ne sont donc pas fascistes, mais le fascisme est fondamentalement antidémocratique : il ne cherche pas simplement à gouverner, il prétend incarner à lui seul la nation.

L’Europe a déjà fait l’expérience. En Italie, Mussolini transforme progressivement le régime parlementaire en dictature. L’assassinat du député socialiste Matteotti en 1924, les lois liberticides de 1925-1926, l’interdiction des oppositions, la suppression des syndicats indépendants et l’encadrement de la jeunesse révèlent les mécanismes du système. Le pays s’engage dans l’expansion coloniale, puis dans la guerre, avant de connaître la défaite et la ruine. En Allemagne, Hitler est nommé chancelier en janvier 1933, sans que son parti dispose seul de la majorité absolue. Des responsables conservateurs croient pouvoir le contrôler. Quelques mois suffisent pour suspendre les libertés, emprisonner les opposants, dissoudre les syndicats et interdire les partis. Les lois de Nuremberg de 1935 organisent l’exclusion des Juifs de la citoyenneté. Le régime nazi entraîne l’Europe dans une guerre dévastatrice et organise l’extermination de six millions de Juifs. L’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar, la Hongrie de Horthy, la Roumanie d’Antonescu ou la Croatie des Oustachis présentent des formes différentes de nationalisme autoritaire, de répression et, selon les cas, de fascisme ou de collaboration avec le nazisme. Il serait historiquement inexact de les confondre. Mais un enseignement demeure : lorsque le pouvoir s’affranchit des contre-pouvoirs et fait de certaines populations les responsables des malheurs nationaux, les libertés deviennent fragiles. Surtout, ces régimes n’ont pas tous détruit la démocratie en un jour. Certains ont utilisé les institutions existantes pour les vider progressivement de leur substance. L’histoire rappelle ainsi qu’accéder légalement au pouvoir ne garantit nullement la préservation ultérieure des libertés.

La France n’aurait jamais essayé ? Vraiment ? Sous la Ve République, le Front national puis le Rassemblement national n’ont jamais dirigé le gouvernement. C’est exact. Mais affirmer que la France n’a jamais connu les conséquences d’un pouvoir nationaliste autoritaire relève d’une singulière amnésie. Dans les années 1930, les ligues nationalistes et antiparlementaires contestent violemment la République. Le 6 février 1934, les affrontements devant la Chambre des députés font vaciller le gouvernement. Puis vient Vichy. Le 10 juillet 1940, les parlementaires accordent les pleins pouvoirs constituants à Pétain, par 569 voix contre 80. La République est remplacée par un régime autoritaire. « Liberté, Égalité, Fraternité » cède la place à « Travail, Famille, Patrie ». Les libertés sont supprimées ou restreintes, les opposants poursuivis, les syndicats contrôlés. Dès octobre 1940, l’État français adopte de sa propre initiative un statut discriminatoire visant les Juifs. Il participe ensuite aux arrestations et aux déportations, notamment lors de la rafle du Vélodrome d’Hiver. Vichy n’était ni le nazisme ni une reproduction exacte du fascisme italien. Son idéologie était aussi réactionnaire, traditionaliste et contre-révolutionnaire. Mais c’était bien un régime français nationaliste, antisémite, antirépublicain et collaborationniste. Et les administrations françaises ont participé à ces politiques. Il ne s’agit évidemment pas d’attribuer au RN actuel les crimes de Vichy. Il s’agit de rappeler que la France a déjà connu ce qui advient lorsque l’égalité civique, les libertés et les garanties républicaines sont abandonnées au profit d’une conception autoritaire de la nation. Dire que le RN n’a jamais gouverné est une chose. Prétendre que notre pays n’a jamais éprouvé les conséquences de l’autoritarisme nationaliste en est une autre.

Les extrêmes droites d’aujourd’hui : les méthodes ont évolué. Le fascisme historique a été vaincu en 1945, mais les nationalismes autoritaires n’ont pas disparu. Ils ont adopté de nouveaux langages, des stratégies électorales et des formes différentes selon les pays. En Hongrie, Viktor Orban a progressivement affaibli l’indépendance des médias, de la justice et des institutions de contrôle. En Turquie, Erdoğan a concentré les pouvoirs présidentiels et multiplié les poursuites contre des opposants. En Inde, le nationalisme hindou du BJP soulève des inquiétudes concernant les minorités musulmanes et les libertés publiques. Aux États-Unis, le refus de Donald Trump d’accepter sa défaite de 2020 et l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021 ont révélé les conséquences possibles de la contestation des règles démocratiques. Depuis son retour à la présidence en 2025, les tensions autour des contre-pouvoirs se sont poursuivies. En Italie, Giorgia Meloni dirige un parti héritier d’une tradition postfasciste, tout en gouvernant dans le cadre constitutionnel européen. Ces mouvements ne sont pas identiques et tous ne relèvent pas du fascisme. Mais leurs expériences permettent d’observer des mécanismes préoccupants : concentration du pouvoir, pressions sur les institutions indépendantes, mise en cause des médias, stigmatisation de minorités et contestation de la légitimité des adversaires. Le rapport 2026 de l’institut V-Dem documente plusieurs de ces reculs démocratiques. Une démocratie peut continuer d’organiser des élections tout en voyant s’affaiblir progressivement les garanties qui rendent ces élections réellement libres. Voilà une leçon contemporaine qui mérite davantage d’attention que les seules déclarations d’intention.

Du FN au RN : qu’est-ce qui a vraiment changé ? Le Front national est créé en 1972, notamment à l’initiative d’Ordre nouveau, mouvement néofasciste. Parmi ses fondateurs figurent des nationalistes radicaux, des anciens collaborationnistes, des partisans de l’Algérie française et des militants d’autres courants de la droite extrême. Pierre Bousquet, ancien engagé de la Waffen-SS, participe au dépôt de ses statuts. Ces origines sont documentées par l’INA et les historiens Nicolas Lebourg et Jean-Yves Camus. Marine Le Pen entreprend à partir de 2011 une transformation importante. Jean-Marie Le Pen est exclu en 2015, le parti devient le Rassemblement national en 2018, les provocations antisémites du fondateur sont officiellement rejetées. La communication se professionnalise, les discours se recentrent sur le pouvoir d’achat, la sécurité, les retraites et les services publics. Certaines propositions évoluent, notamment sur l’euro et l’Union européenne. Jordan Bardella incarne une nouvelle génération dirigeante. Ces changements existent. Mais qu’est-ce qui a réellement disparu de la doctrine initiale ? Car une idéologie ne se mesure ni à la correction du langage, ni à la qualité d’une prestation télévisée, ni au sourire de ses représentants. La préférence nationale, rebaptisée priorité nationale, demeure structurante. Dans son programme législatif de 2024, le RN proposait notamment de réserver les allocations familiales aux Français, de conditionner certaines prestations sociales à cinq années de travail et, si nécessaire, d’inscrire la priorité nationale dans la Constitution. Ces propositions posent des questions constitutionnelles et européennes majeures. Il existe déjà en droit français des distinctions fondées sur la nationalité. Mais généraliser ces distinctions à des droits sociaux fondamentaux interroge directement notre conception de l’égalité et de la solidarité. Deux personnes travaillant légalement dans le même pays, contribuant à son économie et relevant de ses lois doivent-elles bénéficier de protections différentes du seul fait de leur nationalité ? Jusqu’où cette logique peut-elle être étendue ? Ce ne sont pas des questions secondaires. Elles concernent la définition même de la communauté nationale et les droits qui lui sont attachés.

La dédiabolisation : transformation idéologique ou normalisation de l’image ? Il faut distinguer trois choses : changer de présentation, changer de programme et changer de conception du pouvoir. La dédiabolisation concerne d’abord la perception publique d’un parti. Elle ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une transformation idéologique. Dès 1972, les fondateurs du FN avaient compris l’intérêt de substituer à l’activisme radical une organisation électorale susceptible d’élargir son audience. La recherche d’une présentation politiquement acceptable n’est donc pas nouvelle. Cela ne signifie pas que le RN serait resté identique pendant cinquante ans, mais cette histoire justifie d’examiner les continuités aussi attentivement que les ruptures. La banalisation ne repose d’ailleurs pas uniquement sur la communication du parti. Elle concerne également le débat public. Lorsque l’immigration devient une explication récurrente des difficultés sociales, lorsque l’origine étrangère est associée de manière générale à l’insécurité, lorsque certaines populations sont présentées principalement comme des charges ou des menaces, les catégories du débat se déplacent. La Commission nationale consultative des droits de l’homme alerte régulièrement sur la diffusion des préjugés et des discours stigmatisants. Son rapport publié en 2026 relève la persistance d’un niveau élevé d’actes racistes, xénophobes et antireligieux. Ces constats ne démontrent pas une responsabilité directe du RN dans ces actes, mais ils rappellent que les discours politiques sur les minorités ne sont pas sans contexte social. Dès lors, une question mérite d’être posée : est-ce le RN qui s’est rapproché des principes démocratiques communs, ou le débat public qui a progressivement accepté certaines de ses conceptions ? Les deux phénomènes peuvent également coexister. Mais la normalisation médiatique d’un discours ne suffit pas à valider ses fondements. À force de commenter la cravate, le sourire, la maîtrise des réseaux sociaux et la correction du langage, ne risque-t-on pas de consacrer moins d’attention au contenu des propositions ? La dédiabolisation peut alors devenir un écran : on discute de l’image tandis que les questions de fond demeurent.

La mémoire n’est pas un procès, c’est une exigence. L’histoire ne permet pas de prédire que le RN reproduirait le parcours des fascismes historiques. Elle oblige cependant à examiner avec rigueur sa conception de la citoyenneté, de l’égalité, des libertés et des contre-pouvoirs. Un gouvernement respectera-t-il les décisions de justice qui lui déplaisent ? Préservera-t-il l’indépendance des médias ? Acceptera-t-il la contestation et l’alternance ? Garantira-t-il les droits fondamentaux de ceux qui ne partagent pas ses opinions ? Ces questions valent pour tous les gouvernements, mais elles prennent un relief particulier lorsque des propositions envisagent de modifier les principes constitutionnels qui organisent l’égalité des droits.

Il serait également injuste de confondre les électeurs du RN avec les militants néofascistes des années 1970. Beaucoup expriment une colère sociale, un sentiment d’abandon, une inquiétude devant l’avenir ou une défiance envers des gouvernements successifs. Ces préoccupations méritent d’être entendues. Mais les difficultés sociales ne dispensent pas d’examiner les solutions proposées. Le chômage ne justifie pas n’importe quelle politique de l’emploi, l’insécurité n’autorise pas n’importe quelle restriction des libertés et les difficultés de financement de la protection sociale ne rendent pas automatiquement acceptable toute différence de traitement. Notre République s’est construite à travers les Lumières, la Révolution, les conquêtes démocratiques, les combats sociaux, le Front populaire et le Conseil national de la Résistance. Elle a également connu des contradictions, des répressions et des renoncements. Cette histoire nous rappelle que les libertés ne se conservent pas par leur seule proclamation. On peut contester une politique sans diaboliser ses électeurs. On peut reconnaître les transformations d’un parti sans effacer son histoire. On peut refuser les comparaisons abusives avec les années 1930 tout en prenant au sérieux les enseignements de cette période.

La démocratie n’est pas seulement le droit de choisir ceux qui gouvernent. C’est aussi la garantie que ceux qui gouvernent ne pourront pas décider arbitrairement des droits de ceux qui ne leur ressemblent pas, ne pensent pas comme eux ou ne les ont pas élus.

Et puisque certains semblent persuadés qu’il faut essayer pour savoir, rappelons que l’histoire a précisément été écrite pour que chaque génération ne soit pas obligée de recommencer toutes les expériences. Surtout celles dont les précédentes ont eu tant de mal à se remettre.

 

Gilles Desnoix

 

Sources : United States Holocaust Memorial Museum, Mémorial de la Shoah, Institut national de l’audiovisuel (INA), Archives nationales, Nicolas Lebourg, Jean-Yves Camus, Grégoire Kauffmann, Fondation Jean-Jaurès, Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), Institut V-Dem, La Chaîne parlementaire (LCP), Rassemblement national (programmes officiels), revue Pouvoirs, Le Monde, The Oxford Handbook of Fascism.

 

 

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