La solitude, cette foule invisible
Jérôme Durain, président de la Région Bourgogne–Franche-Comté, a raison de mettre des mots sur une réalité que les politiques publiques regardent encore trop souvent par morceaux. On combat la précarité, le décrochage scolaire, la perte d’autonomie, la dépression ou le non-recours aux droits, mais rarement ce qui les traverse parfois tous : l’isolement et le sentiment de ne plus compter pour personne. La solitude ne se voit pas toujours. Elle peut habiter une chambre d’étudiant, un pavillon silencieux, un appartement au milieu d’une ville animée ou même un téléphone rempli de « contacts ». Elle ne fait guère de bruit, jusqu’au jour où ses conséquences, elles, deviennent assourdissantes. Et cela à interpelé Montceau News qui a décidé d’en savoir plus.
Être seul, vivre seul et se sentir seul. Avant toute chose, il faut distinguer trois réalités souvent confondues. Vivre seul décrit une situation matérielle : on peut habiter seul, avoir des amis, une famille présente, une activité associative et ne souffrir d’aucune solitude. L’isolement relationnel est plus objectif : il correspond à la rareté ou à l’absence de contacts réguliers avec la famille, les amis, les voisins, les collègues ou les associations. Enfin, le sentiment de solitude est intime : il naît de l’écart entre les relations que l’on possède et celles dont on aurait besoin.
On peut donc être seul sans être malheureux, et terriblement seul au milieu d’une foule. La solitude choisie peut même être reposante, créatrice, parfois nécessaire. Celle qui doit nous préoccuper est la solitude subie, durable, celle qui installe l’impression de ne plus être attendu, écouté ni utile à quiconque. Cette distinction explique pourquoi les jeunes, généralement plus entourés que leurs aînés, peuvent néanmoins déclarer un sentiment de solitude très élevé. Ils rencontrent des gens, fréquentent des cours, communiquent en permanence, mais ne trouvent pas toujours une relation suffisamment stable, profonde ou confiante pour pouvoir dire : « Je ne vais pas bien. »
Un Français sur quatre se sent régulièrement seul. Les données françaises donnent raison à Jérôme Durain sur l’importance du phénomène. Selon l’étude « Solitudes » de la Fondation de France, 12 % des personnes de plus de 15 ans étaient, en 2024, en situation d’isolement relationnel, tandis que 24 % déclaraient se sentir régulièrement seules. Parmi celles qui éprouvent cette solitude, plus de huit sur dix disent en souffrir. Les personnes sans emploi sont particulièrement touchées : 44 % se sentent seules, contre 23 % des actifs occupés. La précarité accentue fortement le risque : 17 % des personnes disposant de faibles revenus sont isolées, contre 7 % des plus aisées. La solitude n’est donc pas seulement une affaire d’âge. Le sentiment est même particulièrement marqué chez les 25-39 ans : 35 % déclarent se sentir fréquemment seuls, contre 16 % des 60-69 ans. L’isolement objectif, lui, frappe fortement les âges intermédiaires : 15 % des 40-59 ans sont concernés. Divorce, chômage, maladie, handicap, départ des enfants, mobilité professionnelle, responsabilités familiales ou perte progressive des relations amicales peuvent réduire peu à peu le cercle social. Il existe également une solitude des parents seuls, qui consacrent l’essentiel de leur temps aux enfants mais n’ont plus de vie sociale personnelle ; celle du travailleur indépendant, entouré de clients mais privé de collègues ; celle du salarié en télétravail permanent ; celle de la personne endeuillée ; celle de l’aidant familial, indispensable à tous mais rarement interrogé sur son propre épuisement.
La solitude est ainsi moins un état définitif qu’un processus. On n’entre pas toujours brutalement dans l’isolement. Le téléphone sonne un peu moins, on renonce à une sortie faute d’argent, puis à une autre parce qu’on n’a plus l’habitude. On cesse de solliciter les autres de peur de déranger. Enfin, parce que personne ne nous voit plus, chacun finit par croire que tout va bien.
Les étudiants : beaucoup de contacts, pas toujours de liens. Le chiffre cité par Jérôme Durain, près de 27 % d’étudiants déclarant se sentir seuls, provient d’une étude française publiée en 2022 dans Scientific Reports. Il mérite toutefois d’être précisément contextualisé : l’étude portait sur 1 913 étudiants, âgés en moyenne de 23,5 ans, interrogés pendant la pandémie de Covid-19 ; 80,7 % des répondants étaient des femmes. Elle ne constitue donc pas une photographie parfaitement représentative de tous les étudiants français en 2026.
Mais ses résultats sont suffisamment graves pour ne pas être relativisés jusqu’à l’oubli : 26,9 % des participants déclaraient éprouver de la solitude. Parmi eux, 27,2 % rapportaient des pensées suicidaires, contre 7,3 % chez les étudiants ne se sentant pas seuls. Après prise en compte de plusieurs autres facteurs, la solitude demeurait associée à un risque environ quatre fois supérieur de pensées suicidaires. Il s’agit bien d’une association statistique, pas de la preuve que la solitude serait, à elle seule, la cause de ces pensées.
La période étudiante cumule les fragilités. Il faut quitter sa famille, changer de ville, se loger, gérer un budget souvent maigre, réussir ses études et construire de nouvelles relations. Certains travaillent le soir ou le week-end pour financer leur cursus : précisément aux moments où les autres se rencontrent. Les étudiants étrangers doivent en plus franchir la barrière de la langue et des habitudes culturelles. Quant aux plus timides ou aux plus anxieux, ils peuvent traverser un amphithéâtre de trois cents personnes sans trouver personne à qui parler.
La crise sanitaire n’a pas créé toutes ces difficultés, mais elle les a amplifiées. Une génération a vécu les années décisives de sa socialisation derrière un écran, au moment où s’apprennent l’amitié, l’autonomie, la rencontre amoureuse, le conflit et la réconciliation. Les portes se sont rouvertes, mais cela ne signifie pas que tous ont retrouvé immédiatement le mode d’emploi.
Les réseaux sociaux : coupables commodes ou faux remède. Affirmer que les réseaux sociaux enferment toujours davantage qu’ils ne rapprochent serait trop simple. Ils permettent à des personnes éloignées, malades, handicapées ou minoritaires de trouver une communauté et de maintenir des relations. Pour certains jeunes isolés, ils représentent même la première porte vers une demande d’aide. Mais un réseau numérique ne remplace pas automatiquement une relation humaine. Il peut donner l’illusion d’une présence permanente tout en organisant une comparaison incessante avec la vie embellie des autres. Chacun semble entouré, heureux, invité, aimé, sauf celui qui regarde. Le nombre de contacts augmente tandis que diminue parfois le nombre de personnes que l’on peut appeler à trois heures du matin.
Le problème n’est donc pas tant l’écran que l’usage qui en est fait et ce qu’il vient remplacer. Une conversation numérique peut préparer une rencontre ; elle devient préoccupante lorsqu’elle tient lieu de toute relation. On peut recevoir cent notifications et n’avoir personne avec qui boire un café. Le téléphone est alors très sociable ; son propriétaire, beaucoup moins.
Une question de santé publique. La solitude prolongée ne relève pas seulement du vague à l’âme. L’Organisation mondiale de la santé estime désormais que la connexion sociale constitue un véritable déterminant de santé. Son rapport mondial publié en 2025 évaluait à environ une personne sur six la part de la population mondiale touchée par la solitude, avec une fréquence particulièrement élevée chez les adolescents et les jeunes adultes. Les études associent l’isolement social et la solitude chronique à davantage de dépression, d’anxiété, de troubles du sommeil, de maladies cardiovasculaires, d’accidents vasculaires cérébraux, de déclin cognitif et de mortalité prématurée. Cela ne signifie pas que toute personne seule tombera malade ni que la solitude explique tout. Elle agit plutôt comme un facteur de risque et un amplificateur : moins d’activité physique, alimentation dégradée, retard dans le recours aux soins, stress durable, perte de motivation et moindre vigilance de l’entourage.
Chez les personnes âgées, l’isolement peut accélérer la perte d’autonomie. Personne ne remarque une chute, une confusion inhabituelle, un réfrigérateur vide ou des médicaments mal pris. Il facilite également les escroqueries et les abus de faiblesse. Chez les jeunes, il peut aggraver le décrochage universitaire, les addictions ou les troubles psychologiques. Chez tous, il nourrit cette phrase terrible : « De toute façon, personne ne s’en apercevra. »
Pourquoi demeure-t-elle un angle mort ? Parce que la solitude ne possède ni administration particulière, ni guichet unique, ni budget clairement identifié. Ses conséquences apparaissent dans les comptes de l’hôpital, de l’université, des services sociaux, des caisses de retraite, des communes et des associations, mais sa prévention ne relève exclusivement d’aucun d’eux.
La France dispose pourtant d’initiatives : mobilisation MONALISA auprès des personnes âgées, actions des Petits Frères des Pauvres, centres sociaux, maisons des jeunes, associations étudiantes, tiers-lieux, visites de convivialité, habitats partagés ou intergénérationnels. Le Conseil économique, social et environnemental alertait déjà en 2017 sur la nécessité d’une action transversale associant professionnels, bénévoles, entourage et collectivités.
Mais ces réponses demeurent souvent dispersées, dépendantes de financements temporaires ou portées par des bénévoles déjà fortement sollicités. Nous réparons les conséquences sans toujours organiser la prévention.
Le Royaume-Uni a adopté dès 2018 une stratégie nationale, confié la question à un membre du gouvernement, développé des indicateurs réguliers et encouragé la « prescription sociale » : le médecin peut orienter une personne vers une association, une activité collective ou un accompagnateur du lien social. Le Japon a engagé une démarche comparable en 2021. Une question parlementaire posée en France en 2024 soulignait précisément l’absence d’une politique aussi lisible et globale dans notre pays.
Les référents étudiants : aller vers plutôt qu’attendre. Le dispositif annoncé par la Région Bourgogne–Franche-Comté avec le CROUS présente un intérêt essentiel : il repose sur l’aller-vers. Des étudiants référents rencontrent les résidents, engagent la conversation, proposent des activités et les orientent, si nécessaire, vers les services d’accompagnement.
Cette méthode est pertinente parce que la personne isolée ne pousse pas facilement la porte d’un service. Elle peut ignorer son existence, ne pas se reconnaître comme « en difficulté », craindre d’être jugée ou penser que d’autres méritent davantage d’être aidés. Il faut donc intervenir avant que la solitude ne se transforme en détresse. Le référent étudiant n’est toutefois ni un psychologue ni un travailleur social. Son rôle doit être clairement défini, ses limites connues et sa formation assurée : repérer sans diagnostiquer, écouter sans se substituer aux professionnels, orienter sans abandonner. Le dispositif devra aussi être évalué : nombre d’étudiants rencontrés, régularité des échanges, participation aux activités, orientations réalisées et évolution du sentiment de solitude. Créer une animation ponctuelle est utile ; construire une relation durable l’est davantage.
Ce que peuvent faire les collectivités. Une commune ne peut pas fabriquer l’amitié par arrêté municipal. Elle peut en revanche créer les conditions dans lesquelles les rencontres deviennent possibles. Cela suppose de considérer les bibliothèques, clubs sportifs, centres sociaux, marchés, parcs, cafés associatifs, fêtes populaires et transports publics comme de véritables infrastructures relationnelles. À Montceau-les-Mines comme ailleurs, une politique locale pourrait s’appuyer sur quelques principes simples : établir un diagnostic de l’isolement avec le CCAS et les associations ; former les agents qui accueillent du public au repérage des situations fragiles ; organiser un réseau de veille entre bailleurs, professionnels de santé, facteurs, commerçants et voisins volontaires ; soutenir les visites de convivialité ; développer des activités gratuites ou très accessibles ; faciliter la mobilité de ceux qui ne conduisent plus ; ouvrir des temps intergénérationnels ; rappeler les personnes qui ne fréquentent plus les services ou les activités qu’elles utilisaient auparavant.
Il faut surtout éviter de créer des dispositifs réservés aux « personnes seules », étiquette que beaucoup refuseront. Une fête de quartier, un atelier cuisine, une promenade, un jardin partagé ou un café hebdomadaire rassemblent sans stigmatiser. On ne convoque pas les gens pour leur expliquer qu’ils sont isolés : on leur donne une bonne raison de sortir et, plus encore, une raison de revenir.
Faire de la fraternité une politique publique. La déclaration de Jérôme Durain ne devrait donc pas rester une juste formule accompagnant un seul programme étudiant. Elle ouvre une question politique beaucoup plus vaste. La République promet la liberté et organise l’égalité par le droit ; elle confie trop souvent la fraternité à la bonne volonté individuelle.
Or le lien social n’est pas une décoration posée sur les politiques publiques. Il conditionne l’accès aux droits, la santé, l’autonomie, la réussite scolaire, la sécurité et même la vitalité démocratique. Celui qui ne parle plus à personne finit parfois par ne plus croire personne. L’isolement nourrit le repli, la défiance et la peur de l’autre ; la rencontre permet au contraire de remettre un visage derrière les catégories, les rumeurs et les préjugés.
Une société protectrice n’est pas celle qui prétend abolir toute solitude, ambition aussi impossible qu’inquiétante. C’est celle qui veille à ce que chacun puisse trouver une porte ouverte, une présence et une place où son absence finirait par être remarquée.
Car le véritable contraire de la solitude n’est peut-être pas la foule. C’est quelqu’un qui s’aperçoit que vous n’êtes pas venu.
Gilles Desnoix
Sources : Organisation mondiale de la santé ; Fondation de France ; Credoc ; Scientific Reports ; Conseil économique, social et environnemental ; Sénat ; ministère des Solidarités ; MONALISA ; Petits Frères des Pauvres ; Région Bourgogne–Franche-Comté ; CROUS.



