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jeudi 30 juillet 2026 à 06:23

Mentir en politique : convaincre, survivre ou réécrire l’histoire ?



 

Les incendies, les catastrophes, les alertes permanentes, les « Breaking news » qui se succèdent sans laisser le temps de reprendre son souffle… L’actualité ressemble parfois à une immense sirène d’alarme. Et si, le temps d’une pause, nous quittions quelques instants ce vacarme pour nous intéresser à un autre sujet, moins spectaculaire mais tout aussi essentiel : le rapport que la politique entretient avec la vérité. Car une démocratie ne se nourrit pas seulement des événements qu’elle traverse ; elle vit aussi de la confiance qu’elle accorde à ceux qui les racontent. Il existe une vieille maxime attribuée à plusieurs hommes d’État : « Une calomnie fait le tour du monde pendant que la vérité met ses chaussures. » Qu’elle soit de Churchill, de Mark Twain ou d’un autre importe finalement peu. Ce qui compte est qu’elle décrit assez bien un phénomène politique contemporain. Toutes les démocraties connaissent ce phénomène. Une campagne s’achève, les électeurs tranchent, les responsabilités changent. Pourtant le débat, lui, ne s’arrête jamais. Il se transforme. Les programmes deviennent des récits. Les décisions deviennent des symboles. Les faits deviennent parfois… des opinions.

La politique ne consiste plus seulement à gouverner. Elle consiste aussi à raconter une histoire.

Le mensonge politique n’est pas toujours un mensonge. Il faut d’abord distinguer plusieurs réalités. Il existe le mensonge pur : affirmer comme vrai un fait que l’on sait faux. Il existe ensuite l’omission volontaire : ne raconter qu’une partie de l’histoire. Il existe la sélection des faits : ne retenir que ceux qui servent sa démonstration. Enfin existe ce que les psychologues appellent la rationalisation qui consiste à finir par croire soi-même à une version reconstruite des événements. Toutes ces situations ne relèvent pas du même registre moral. Le responsable politique peut mentir sciemment. Il peut également être sincèrement persuadé de ce qu’il affirme alors même que les faits lui donnent tort. La mémoire humaine n’est pas une caméra ; elle reconstruit constamment le passé.

Pourquoi une candidate battue continuerait-elle à raconter une autre histoire ? Parce qu’une défaite électorale n’est jamais seulement une défaite électorale, elle remet en cause une stratégie, une équipe, des convictions et parfois une identité personnelle. Admettre certaines erreurs peut être psychologiquement très difficile. Les sciences politiques montrent qu’après une défaite apparaissent souvent plusieurs récits concurrents comme « Ce n’est pas nous qui avons perdu, ce sont les circonstances, les médias, les alliances, les autres, l’injustice » ou « Les électeurs qui n’ont pas compris. » ou encore « les nouveaux dirigeants qui, forcément, feraient moins bien ». Ces récits permettent de maintenir la cohésion du groupe et de préparer éventuellement un retour.

Le pouvoir des certitudes. Ce qui frappe souvent n’est pas la contre-vérité elle-même, c’est l’assurance avec laquelle elle est énoncée. Les chercheurs en psychologie cognitive connaissent depuis longtemps cet effet, nous associons spontanément la confiance affichée à la compétence. Quelqu’un qui affirme avec force paraît plus crédible que celui qui nuance, hésite ou explique. Or la vérité est souvent nuancée, le mensonge, lui, est simple, il tient en une phrase.

Les électeurs sont-ils dupes ? Pas autant qu’on le croit. Les citoyens ne disposent pas toujours de toutes les informations et ils ne connaissent pas tous les dossiers. Mais, en revanche ils possèdent une intelligence pratique remarquable. Les électeurs, les habitants, observent, comparent, confrontent les discours aux résultats, perçoivent et voient les contradictions et les changements de position. La confiance politique ne se construit pas sur une déclaration isolée mais sur la cohérence dans le temps. C’est probablement la raison pour laquelle certaines campagnes très offensives échouent malgré une communication extrêmement travaillée.

Faut-il répondre ? Oui, mais pas à tout. C’est probablement la première erreur que commettent beaucoup d’élus. Chaque accusation appelle une réponse, chaque publication appelle un démenti, chaque polémique devient un sujet. Et dans les faits, à ce régime-là, au bout de quelques semaines, le responsable politique ne parle plus de son action, il ne parle plus que de son opposition et devient prisonnier de son contradicteur. C’est exactement ce que recherche souvent celui qui lance la polémique.

La stratégie du miroir. Les spécialistes de la communication publique recommandent généralement une règle simple qui est de ne jamais répondre à l’émotion par une autre émotion. Si on le doit, il faut rester factuel. Il faut répondre par les faits, des documents, des dates, des chiffres, des décisions votées, des délibérations, des comptes rendus, des photographies, puis revenir immédiatement au projet. L’objectif n’est pas de gagner une dispute mais de conserver sa crédibilité.

Rétablir la vérité sans devenir polémique. C’est certainement l’exercice le plus difficile. La vérité n’a pas besoin d’être agressive, mais elle a besoin d’être précise. Au lieu de dire « C’est totalement faux. », on peut dire que « Les documents montrent une réalité différente. ». Au lieu de qualifier son adversaire, on qualifie les faits. Au lieu d’attaquer une personne, on explique une décision. Le débat quitte alors le terrain des intentions pour revenir sur celui des preuves. Cette posture demande davantage de maîtrise, mais elle inspire souvent davantage confiance.

Les débats stériles. Il existe une règle bien connue des médiateurs, « On ne convainc presque jamais celui qui refuse d’être convaincu, en revanche, on éclaire les observateurs. » Le véritable destinataire d’une réponse politique n’est donc pas toujours son contradicteur, c’est le citoyen silencieux, celui qui lit, qui hésite, qui compare, qui se forge progressivement une opinion. Autrement dit, le débat n’est pas un duel. C’est une démonstration publique.

La vérité est-elle toujours victorieuse ? Pas immédiatement, une contre-vérité peut produire des effets rapides mais la vérité exige souvent davantage de temps car elle suppose des vérifications, des explications, des mises en perspective. Mais la vérité possède un avantage considérable, les faits résistent au temps et les récits, eux, finissent souvent par se heurter à la réalité.

Une démocratie vit de la contradiction, pas de la confusion. Une opposition est indispensable car elle contrôle, elle critique, elle propose et elle alerte parfois sur de véritables erreurs. Mais lorsque le débat quitte le terrain des faits pour celui des récits concurrents, le risque n’est plus seulement politique, il devient démocratique. Car si chacun possède « sa vérité », il devient impossible de construire une décision collective. La démocratie n’exige pas que tout le monde pense la même chose. Elle exige simplement que tous acceptent de partir des mêmes faits, même lorsqu’ils en tirent des conclusions différentes.

C’est sans doute là la véritable responsabilité de ceux qui exercent des responsabilités publiques : ne jamais confondre la conviction avec la réalité, ni la communication avec la vérité. Dans une époque saturée d’informations, le citoyen attend moins des certitudes que des preuves, moins des invectives que des explications. La confiance ne naît pas de celui qui parle le plus fort, mais de celui dont les paroles continuent de correspondre aux faits lorsque le temps a fait son œuvre.

La politique ressemble parfois à une étrange pièce de théâtre. Certains responsables affirment avec une conviction admirable des choses que les faits démentent avec une obstination tout aussi admirable. Le plus surprenant n’est d’ailleurs pas qu’ils les disent, mais qu’ils finissent parfois par les croire eux-mêmes. Ils pensent ensuite que les citoyens les croient. Or les citoyens sont souvent moins naïfs qu’on ne l’imagine.

Au fond, chacun connaît la règle du jeu. Les citoyens savent que certains responsables politiques enjolivent, simplifient ou réécrivent parfois la réalité. Les responsables politiques savent que les citoyens le savent. Les citoyens savent que les responsables savent qu’ils le savent. Les responsables savent que les citoyens savent qu’ils savent… et pourtant tout le monde continue de faire comme si chacun découvrait l’affaire pour la première fois.

C’est peut-être cela, le véritable miracle démocratique : malgré cette partie de cache-cache permanente entre les mots et les faits, il arrive encore que les électeurs finissent par départager les uns et les autres. Comme quoi, la mémoire des citoyens est parfois plus solide que la communication des politiques… et, en démocratie, le dernier mot appartient toujours moins à celui qui parle qu’à celui qui vote.

Gilles Desnoix

 






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