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mardi 7 avril 2026 à 05:10

Quand la parole fait guerre



 

 

 « Ouvrez ce p***** de détroit, bande de fous furieux, ou vous irez en enfer… Louange à Allah. Président DONALD J. TRUMP. »

Ce message, de Donald Trump, me frappe par sa violence, sa théâtralité et son caractère déroutant. Mais au-delà de l’outrance, j’y vois, et beaucoup de commentateurs aussi, un révélateur : celui d’une transformation profonde de la parole politique, de la diplomatie et de la manière même dont les conflits sont pensés et conduits. À travers lui se dessine une vision du monde où la puissance s’exprime sans médiation, où l’ennemi est figé dans une altérité irréductible, et où la guerre cesse d’être un instrument rationnel pour devenir l’expression directe d’une hostilité structurante.

 

Depuis la Seconde Guerre mondiale, nous observons que les relations internationales se sont construites sur un ensemble de règles : langage mesuré, reconnaissance mutuelle des États, recours aux institutions comme l’Organisation des Nations unies, primauté du droit et des traités. Le message étudié rompt frontalement avec cet héritage. Il substitue l’invective à la négociation, la menace à l’argument, et la parole personnelle aux canaux diplomatiques. Cette rupture ne relève pas d’un simple changement de style, il faut y voir une désinstitutionnalisation de la diplomatie, où la communication directe remplace les procédures, et où l’immédiateté émotionnelle supplante la construction politique.

 

Ce qui s’exprime ici, selon moi et bien d’autres, ce n’est pas seulement une position politique, mais une certaine idée du pouvoir. L’injonction est directe, la menace totale, la signature emphatique. La parole présidentielle n’apparaît plus comme l’expression d’un État structuré ou d’un processus collectif, mais comme une source autonome de décision et de sanction. J’ai le sentiment que le président ne parle plus au nom d’institutions : il parle comme si sa parole suffisait à produire la réalité. Cette performativité transforme le langage en acte. Dire, c’est déjà agir. La frontière entre communication et décision disparaît, et avec elle les médiations qui structuraient traditionnellement l’action publique. Nous sommes là aussi dans un de ses concepts, partagé par l’extrême droite conservatrice américaine, de la vérité alternative.

 

Dans cette logique, nous constatons que l’adversaire n’est plus un interlocuteur. Le qualificatif globalisant (“fous furieux”) nie toute rationalité à l’autre et le réduit à une essence dangereuse. L’ennemi est figé dans une identité irréversible. Il ne peut ni évoluer, ni négocier, ni être intégré. Il ne peut être que contraint ou éliminé. Cette essentialisation transforme, selon moi, la relation internationale : elle exclut le compromis et rend la confrontation presque inévitable. L’autre n’est plus un acteur politique, mais une figure hostile.

Et de ce fait il s’agit d’une hostilité projetée. En théorie, une guerre préventive vise à empêcher un danger identifié. Mais ici, nous ne voyons aucune menace précise formulée, aucun seuil défini, aucune condition posée. Le danger n’est pas démontré : il est affirmé. Ce glissement me paraît décisif. On ne se situe plus dans une logique stratégique, mais dans une projection d’hostilité. La guerre n’est plus une réponse à un risque objectivé, elle devient l’expression d’une perception du monde où l’ennemi est intrinsèquement dangereux. Le conflit naît moins d’une analyse que d’une conviction. Ça fait quelques conflits que les États-Unis imposent au monde en utilisant ce type de projection avec des arguments qui se sont avérés ensuite mensongers, approximatifs ou inexistants. (les guerres du Golfe successives, l’axe du mal, l’Afghanistan, etc.)

 

Cette posture éclaire, pour moi, les caractéristiques du conflit qui en découle. D’abord, l’absence de buts clairement définis : sans objectif politique structuré, la guerre devient une succession d’actions réactives. Ensuite, le contournement des institutions comme le Congrès des États-Unis, ce qui affaiblit la légitimité démocratique et réduit le débat stratégique. Enfin, l’isolement international : les alliés, non consultés ou critiqués, hésitent ou se désolidarisent. Le conflit devient alors solitaire, imprévisible et difficilement contrôlable. Il n’a ni cadre clair, ni horizon de sortie.

 

Nous sommes clairement dans l’usage d’un langage d’escalade. Je considère que l’insulte et la menace jouent ici un rôle structurant. Elles simplifient la réalité, mobilisent émotionnellement, disqualifient l’adversaire. Mais elles ferment aussi les canaux diplomatiques et rigidifient les positions. Chaque mot devient un engagement implicite, chaque déclaration un pas vers l’escalade. Le langage ne commente plus le conflit : il le produit. Il devient, à mes yeux, un moteur de la dynamique guerrière.

 

Alors philosophiquement l’on peut s’interroger sur ce glissement de la vengeance à la haine, même si le terme de vengeance serait un faux-semblant en l’occurrence.

La distinction me paraît essentielle. La vengeance vise à réparer un tort passé ; la prévention rationnelle cherche à éviter un danger futur. Mais ici, ni l’une ni l’autre ne s’appliquent réellement. Il y a absence de tort clairement identifié à réparer, de menace objectivée à prévenir. Ce qui domine, c’est une logique où l’ennemi est défini comme irrémédiablement dangereux, où toute transformation est exclue, et où seule la contrainte ou la destruction semble envisageable. Cette dynamique s’apparente à une forme de haine structurante : elle ne corrige pas, elle ne prévient pas, elle désigne et frappe. Elle ne cherche pas la clôture, mais reproduit la confrontation.

 

Jugement total, jugement final, jugement mégalomaniaque, la référence à l’“enfer” introduit, à mon humble avis, une dimension supplémentaire : celle d’un jugement moral absolu. Le conflit n’est plus seulement politique ou stratégique, il devient moral. L’adversaire est condamné sans appel. Le président ne se positionne plus comme négociateur ou stratège, mais comme instance de jugement ultime. Le droit et les règles cèdent la place à une morale unilatérale. La guerre n’est plus encadrée par des normes : elle est justifiée par une condamnation.

 

Ce qui frappe d’emblée, c’est l’effacement de toute notion de peuple, de pays, d’humain : les peuples sont effacés, absolutisés par cette diatribe, par l’usage de ce langage.

Dans cette rhétorique, je ne peux que remarquer qu’un élément disparaît presque entièrement, ce sont les humains. Il n’est jamais question des populations civiles, des vies affectées, des conséquences concrètes des actions militaires. Et cela me renvoie directement aux images que nous voyons aux informations depuis la guerre du Golfe : des frappes filmées comme des écrans de jeux vidéo, presque comme sur une console PlayStation, où tout semble lointain, abstrait, sans corps ni visages. Le pays visé est réduit à une abstraction stratégique.

La distinction entre État et population, pourtant centrale dans le droit international, s’efface. L’ennemi devient un bloc homogène. Cette invisibilisation permet de neutraliser l’empathie et de rendre la violence plus pensable. Plus le langage est abstrait, plus l’action est envisageable.

Cette abstraction produit une forme de déshumanisation implicite. Les individus disparaissent derrière des catégories. Les sociétés sont réduites à des entités hostiles. La guerre devient une opération technique, presque virtuelle, comme ces images nocturnes de missiles guidés que l’on regarde comme un spectacle. Or, le droit international contemporain repose précisément sur la protection des civils et la limitation de la violence.

Lorsque les humains disparaissent du langage, ces principes deviennent invisibles à leur tour. La guerre perd ses limites. Et, une guerre pensée sans référence aux populations devient, à mes yeux, potentiellement illimitée. Il n’y a plus de seuil moral identifiable, plus de point d’ancrage humain, plus de frein incarné. La violence peut s’étendre et se prolonger. Le paradoxe me semble alors frappant : une parole politique qui prétend incarner un peuple en efface d’autres. Elle valorise une communauté tout en réduisant les autres à des abstractions stratégiques.

 

Il est difficile de ne pas voir dans cette configuration l’expression d’une dynamique autoentretenue Le langage agressif provoque des réactions hostiles, qui confirment la vision d’un monde dangereux, ce qui justifie une escalade supplémentaire. Le conflit se nourrit de lui-même. Il devient difficile à arrêter, car il ne repose ni sur un objectif précis, ni sur un cadre partagé.

 

Pour terminer, il m’apparait frontalement que ce message n’est pas une simple outrance. Il révèle une mutation profonde par laquelle la parole remplace la stratégie, la volonté individuelle remplace les institutions, la morale absolue remplace le droit, et l’hostilité remplace la diplomatie. Dans ce cadre, la guerre n’est plus un instrument au service d’un objectif politique. Elle devient l’expression directe d’une vision du monde, où l’ennemi est condamné par essence et où les humains disparaissent derrière les mots. C’est cette transformation, plus encore que la violence du propos lui-même, qui éclaire, à mes yeux, la nature du conflit : un conflit désinstitutionnalisé, personnalisé, et potentiellement sans fin.

Au cœur de cette dérive, il reste pourtant une force intacte : celle des citoyens capables de voir, de comprendre et de refuser l’inacceptable.

C’est dans ce réveil des consciences, dans cette exigence collective de dignité et de vérité, que peut encore renaître l’espoir d’un monde régi par le droit plutôt que par la brutalité.

 

Gilles Desnoix

 

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