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mercredi 6 mai 2026 à 04:13

Faits Divers – Montceau-les-Mines



 

 

 

 

« J’essayais qu’il soit traité comme une personne qui est malade, qui a besoin de soins, et pas comme un parasite. » A 16h32 ce mardi 5 mai, l’humanité s’est exprimée à la barre des assises, sous les traits d’une femme à la peau mate, vêtue de beige et de noir, la sœur aînée de l’accusé.

La Cour d’assises de Saône-et-Loire juge monsieur X, 39 ans, pour avoir, le 19 février 2023, porté un coup de couteau dans la gorge de A (initiale arbitraire pour désigner la victime, ndla), le blessant gravement. Sur le déroulé des faits, le renvoi initial devant le tribunal correctionnel pour violences volontaires parce que le juge d’instruction avait écarté l’intention de tuer, avait fait l’objet d’un appel des parties civiles devant la chambre de l’instruction, nous l’avons écrit hier*.

Nous avons aussi évoqué le contexte dans lequel le geste potentiellement mortel a jailli. Le visionnage d’une vidéosurveillance va dans le sens de ce que la Cour, et pour cause, interrogeait hier. Une juge disait à la victime : « Vous auriez pu rester de l’autre côté de la route, et rien ne se serait passé. » Cela ne fait pas de A un coupable mais ça contextualise. Le geste fou de frapper ainsi n’est pas sorti de nulle part. Comme l’a dit la sœur de l’accusé : « Si on ignore mon frère, il reste tranquille. »

L’humanité, dans ces circonstances (un procès criminel, une victime traumatisée par la violence d’une frappe éclair qui aurait pu lui ôter la vie, un accusé qui serait certainement plus à sa place dans un centre hospitalier spécialisé avec un traitement qui l’apaise), qu’est-ce à dire ?

Cela tient à la position de cette femme et à sa façon de dire les choses : sans pathos, sans excès, avec une certaine pudeur aussi, sincère, convaincante. Là où l’expert psychiatre parlait de « psychose chronique non traitée » et d’un sujet qui « ne délire pas, non » (affirme le psychiatre), mais qui « fabule », tout en disant que le délire « est du côté de la manifestation de la maladie psychotique » et que la fabulation, elle, est du côté « névrotique », ce qui fait qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits – la sœur de l’accusé s’est montrée moins technique mais plus claire.

L’accusé n’était pas content que sa sœur soit annoncée. Il lui en veut beaucoup de l’avoir fait hospitaliser sous contrainte. Il lui en veut mais quand elle est repartie, il lui a fait un signe qui semblait affectueux a priori. Somme toute, il n’y a qu’elle qui se sera déplacée pour lui, au moins pour parler de lui, avec humanité.

Mesure de tutelle. Zéro visite en prison, zéro ressource pour cantiner

Le tuteur de la Sauvegarde en charge de la mesure de tutelle dont bénéficie monsieur X, est venu à la barre lui aussi. Pour l’essentiel, « c’était compliqué », « monsieur n’a jamais bien accepté la mesure ». L’accusé percevait le RSA. Or comme nul ne peut décemment vivre du RSA, il allait donc quémander des cigarettes, quand il échouait à trouver des bouts restant à fumer. Bref. Le tuteur parle de « soucis de voisinages », de « choses perturbantes et inquiétantes ». La présidente vérifie ce qui ressortait du rapport de l’expert psychiatre : « On a l’impression qu’il y a un lien entre l’arrêt des soins et l’agressivité de monsieur X. »

« J’étais surprise de ne voir personne, surprise qu’un majeur protégé n’ait pas son tuteur à son côté à l’ouverture du procès »

Le tuteur a-t-il vu l’accusé en détention ? Non. Est-ce qu’il lui envoie de l’argent ? L’argent du RSA ? « Non, non, il ne peut plus prétendre au RSA depuis qu’il est incarcéré. » La présidente conclut : « Donc, il n’a aucune ressource. » Avant que le tuteur ne quitte la barre, la présidente tient à lui dire ceci : « Pour moi, à l’ouverture du procès, le tuteur doit être là, car il fait partie de l’entourage de la personne. J’étais surprise de ne voir personne, surprise qu’un majeur protégé n’ait pas son tuteur à son côté à l’ouverture du procès. »
L’homme se penche vers le micro : « Je ferai remonter. »
Ce que dit la présidente c’est comment des déserts se forment autour des plus démunis, à chaque recul de présence humaine au moins à leur côté.

Hospitalisé plusieurs fois. … « dès qu’il était stabilisé, il sortait… ne prenait plus le traitement »

« Je sais pas trop quoi vous dire » commence d’une voix émue la sœur de l’accusé. « C’est compliqué pour vous de venir déposer à l’audience » l’encourage la présidente. « Oui, y a le stress, et puis ça fait trois ans que je ne l’ai pas vu. » Et la femme se met à parler. « Il est très malade, en fait. Un de mes frères m’a parlé de l’histoire… J’ai eu le sentiment d’avoir échoué à l’aider à guérir. … Mais, je l’ai fait hospitaliser plusieurs fois. On lui donnait un traitement, et dès qu’il était stabilisé, il sortait. Et ensuite, il ne prenait plus le traitement. C’est mon frère, mais il est très très malade. J’ai essayé de ne pas le laisser tomber. »

« Je l’emmenais chez le coiffeur, je l’emmenais manger quelque chose de bon. »

« Il est tombé malade très jeune à ses 17 ans. Et la maladie a pris beaucoup de place. Quand il est en crise, il ne se lave plus (l’abandon de soi quand ça ne va pas, est un des traits de la psychose, ndla). » Alors sa sœur l’invitait le week-end chez elle, elle le lavait. « Je l’emmenais chez le coiffeur, je l’emmenais manger quelque chose de bon. » Elle prenait soin de lui, lui qui ne parvenait plus à le faire lui-même. « Il est gentil. »

Violences intrafamiliales relevant de la barbarie, dans leur enfance

Son enfance ? La femme a un recul, elle voudrait ne pas l’évoquer, la présidente estime qu’il serait important que les juges et les jurés en entendent quelque chose. « Très difficile », « père très malade aussi, comme lui, mais un level beaucoup plus haut ». Elle murmure : « On nous attachait, quand on était petits. » Elle murmure encore : « Mon père les (ils étaient 6 enfants) avait enfermés dans une pièce, avec un couteau chacun. Il avait dit : ‘Celui qui sort de cette chambre devra en tuer un autre’. » Leur père est mort de mort violente.

« Avec lui on ne peut pas tenir une conversation, ce qu’il dit est incohérent »

La femme revient à son frère. « Avec lui on ne peut pas tenir une conversation, ce qu’il dit est incohérent. Il a le syndrome de persécution, c’est compliqué. »
« On n’a plus du tout de lien avec notre mère. » Quand ont-ils quitté l’Algérie ? « On est partis au cours d’une nuit, on fuyait (la guerre civile, la décennie noire entre 1992 et 2002, ndla). On est arrivés à Paris. Tout était nouveau, même les odeurs. Il a fallu s’adapter, ça a été plus facile pour certains que pour d’autres. »

« Ce qui pouvait se passer s’il n’était pas soigné »

Elle revient à son frère : « J’ai eu des craintes sur ce qui pouvait se passer s’il n’était pas soigné. Il a dans sa tête une personne qui prend le dessus quand il ne va pas bien. Dans les moments stabilisés, il est plutôt calme. Il m’en veut beaucoup : j’essayais qu’il soit traité comme une personne qui est malade, qui a besoin de soins, et pas comme un parasite. »

« Dès qu’on élève la voix, il devient incontrôlable, il a peur »

« Dès qu’on élève la voix, il devient incontrôlable, il a peur. La personne qui le prend un ton au-dessus, ça déclenche tout de suite son sentiment de persécution. » En réponse à une question de la Cour : « Ça se voit tout de suite qu’il est malade. »
C’est si vrai que tous ceux qui ont témoigné ce lundi à la barre l’ont dit : « Dans le bar on s’est dit que ce gars-là n’allait pas bien dans sa tête », « Il (l’accusé) est connu dans Montceau, on dit de lui qu’il est bizarre, imprévisible ».

« Ça reste mon frère. La maladie a eu raison de lui »

La sœur qui avait pris des responsabilités maternelles auprès de ce frère souffrant donne quelques exemples, comme elle dit. « Je lui avais acheté une télé, il n’en avait pas. Il a dit qu’un de ses voisins l’avait cambriolé. Il avait vendu la télé pour s’acheter des cigarettes. Tous les quatre matins, il s’était fait cambrioler. »
La présidente lui demande qu’elle est sa position actuelle. « Ça reste mon frère. Il est malade. La maladie a eu raison de lui. Il fallait que je me protège. »

« Qu’est-ce que la personne lui a dit, exactement ? » L’avocat général : « C’est le problème, on ne sait pas »

L’avocat général, monsieur Marey, demande à la femme si elle sait ce qui peut déclencher une réaction agressive de la part de son frère. « Ça dépend, c’est complexe, c’est la gestuelle, c’est un regard, la façon dont vous vous adressez à lui, si y a pas de douceur… »
L’avocat général précise : « Monsieur X (l’accusé) a dit que s’il ne s’était pas senti agressé, il n’y aurait pas eu de coup de couteau. » La femme : « Qu’est-ce que la personne lui a dit, exactement ? » L’avocat général : « C’est le problème, car ils se sont parlés pendant trois minutes mais on ne sait pas ce qu’ils se sont dit. » La femme : « Mon frère ne déclenche pas pour rien. »

« Il est impossible qu’il ait agi gratuitement. Si on l’ignore, il ne vient pas vous embêter »

Maître Chavance l’interroge à son tour, sur le versant de propos racistes, comme « sale bougnoule ».
La femme : « Montceau est une ville très toxique, je ne l’aime pas du tout. Si on le traite de sale bougnoule, il y aura une réaction. Il a ce syndrome de persécution et puis son mal-être, il est tourmenté***. S’il y a eu une réaction de sa part, c’est qu’il y a eu une action. Il est impossible qu’il ait agi gratuitement. Si on l’ignore, il ne vient pas vous embêter. »
La psychologue l’a dit aussi : « Quand une personne souffre de troubles psychotiques, il suffit d’un regard ou d’un mot pour se sentir persécuté. Le fait qu’on vous parle mal, ou qu’on se moque de vous, est persécutant. »

Question de l’avocate : comment l’accusé a-t-il perdu son œil gauche ?

« C’était une nuit. Il marchait, seul, et il parlait tout seul, sûrement un peu fort. Des gens lui ont dit de se taire, que leur grand-mère dormait. Ils sont descendus à cinq, l’un avait une matraque télescopique et avec, lui a crevé l’œil. » Violence partout, humanité nulle part.

Et quand sa maladie s’est déclarée ?

« Avant ses 17 ans, il est drôle, bon à l’école, il était bien. Et doucement son état s’est dégradé. Il refusait les douches, et puis la nuit, il s’est mis à se relever pour monologuer, il parlait tout seul. Je l’ai fait hospitaliser. »

Ce mardi, la Cour a centré sur la question des soins

Psychiatre et psychologique s’accordent sur la nécessité de soins. Or l’accusé est rétif. Il se méfie des psychiatres et refuse les traitements. « Un traitement de neuroleptique sous la forme d’injection-retard est indispensable » disait le psychiatre. « Et comment on fait s’il refuse ? » demandait la présidente. Le médecin parle de « maintenir la SPDT (soins psychiatriques sur demande d’un tiers) avec réintégration (à l’hôpital psychiatrique) en cas de refus de soins ».
« Il est incarcéré depuis 3 ans, sans soins, et il y a eu peu d’incidents » observe la présidente. Le psychiatre voit ça à la lumière de la « psychopathie » qui selon lui caractérise la personnalité de l’accusé et l’évaluation d’un ratio bénéfice/risque qui orienterait son comportement. Cela n’est guère en adéquation avec le déroulement des faits dont les conséquences pour l’accusé sont majeures, mais le psychiatre interprète le geste du 19 février 2023 comme l’expression d’un « rapport de forces ».

Dans le journal le Monde a paru hier une tribune** du psychiatre et psychanalyste, Serge Hefez, qui revient sur les contradictions entre les rapports d’expertise psychiatriques au procès du jeune meurtrier d’une de ses professeurs. Il s’agit de pédopsychiatrie mais nous relevons quelques lignes qui posent une question tout aussi bien valable ici : Il y a des gestes (criminels) qui sont portés « par un vide ». « Un acte qui n’est pas l’expression d’un désir, mais la décharge d’une impossibilité. Rien n’est plus étranger aux questionnaires d’expertise, qui cherchent une intention, un fil narratif. »

En fin d’après-midi, la présidente a entrepris de faire ce qu’on appelle le CV de l’accusé. Ce dernier avait pris tant bien que mal sur lui toute la journée, une fois les vannes ouvertes il est devenu inarrêtable. La présidente l’a confronté à des éléments de réalité et a voulu en vérifier d’autres : « Vous avez dit avoir eu une relation dans le sud avec une femme et avoir eu deux enfants. Vous avez des enfants, monsieur ? »
Réponse de l’accusé : « Ça ne vous regarde pas, madame. »

FSA

https://montceau-news.com/faits_divers/874331-faits-divers-montceau-les-mines-55.html
** https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/05/04/assassinat-d-agnes-lassalle-ce-proces-met-en-lumiere-la-maniere-dont-notre-societe-cesse-de-prendre-soin-de-ses-enfants-les-plus-vulnerables_6685393_3232.html

*** https://www.radiofrance.fr/franceinter/detenus-malades-psychiatriques-le-docteur-canetti-alerte-sur-un-recours-trop-systematique-a-l-isolement-5013963
« On oublie que le malade mental est une personne qui souffre avant tout. »

 






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