Justice
Une femme, caissière de profession, est à la barre : « Pour moi, c’est un petit garçon qui s’est fait attraper en volant des bonbons. » La juge rectifie : « Les faits sont bien plus graves. » La femme poursuit : « Moi je vois toujours le bien chez les gens, c’est dans ma nature. » Et l’homme dans le box s’est mis à pleurer.
Ce 9 février l’auteur d’un petit vol à l’Aldi de Montceau-les-Mines commis avec de grands moyens (une arme de poing) et aux effets conséquents, est jugé en comparution immédiate. Une audience riche en « moments », ces moments que l’on guette qui surviennent rarement. En cause : un certain usage de la parole.
Les faits
Le 27 décembre vers 8h30 du matin, un homme au visage flouté derrière ses cheveux longs entre chez Aldi. Dans le même temps une caissière prend son poste. Elle le remarque. « Des marginaux on en voit de toutes sortes. » Elle voit bien qu’il a mis des bières dans les poches de son manteau, et alors qu’elle s’apprête à encaisser, il claque un pistolet sur la banque. Clac ! « La caisse », lui dit-il. La caissière rigole, elle rétorque qu’ « on n’est pas à Los Angeles ».
« Ça a énervé monsieur », expose la présidente. La caissière s’est rapprochée de l’homme, l’a saisi. Il ne devait pas s’attendre à une telle réaction. A un moment donné il a attrapé la femme par les cheveux, lui a mis deux coups de poing à l’arrière du crâne. Il est parti en courant. Il a largué son manteau et son écharpe sous une voiture, sur le parking, puis est sorti du champ de vision du personnel qui venait d’appeler la police.
Les pompiers arrivent pour prendre en charge la femme qui avec une simplicité désarmante, explique ce jour aux juges qu’après cette scène : « Je me suis mise à pleurer un peu, j’ai fumé une cigarette et… j’ai appelé ma maman. »
Une enquête démarre immédiatement. Relevés d’empreintes, visionnage des images de vidéosurveillance alentour (Pas de caméra dans le magasin). On prépare une planche photos de différents suspects potentiels, la victime n’identifie personne.
Mais une enquête menée en parallèle pour recel de vol dénoue l’affaire. « Nous avons un commissariat qui a fort bien travaillé » saluera la procureur de la République. La police va perquisitionner chez une femme, y trouve une arme de poing. « C’est celle de mon compagnon, il l’a depuis deux semaines. » L’affaire du « braquage » d’Aldi est bouclée.
L’auteur est interpellé le 5 janvier. Il reconnaît immédiatement les faits. Sa compagne les avait expliqués ainsi : « Le 27 décembre, y avait rien à manger. » L’homme, né en 88, est honnête : il était en CDI avec une bonne paie mais voilà, il se drogue à un tel point que tout y passait. Il vendait depuis novembre, tout ce qui lui restait de matériel professionnel, outils, machines, mais il n’avait plus rien à vendre et le manque le tenaillait.
Que dit-il à l’audience ?
« Ça faisait quelques jours qu’on n’avait plus rien pour se procurer de la drogue (de la cocaïne, ndla). J’ai pris l’arme et je suis sorti comme ça. C’est un gomm cogn qui n’avait pas de munitions. » Comme est-il entré en possession de cette arme ? Il dit l’avoir volée à un collègue qui lui-même l’avait volé de quelque chose. « J’ai fouillé dans son coffre, j’ai pris une mallette noire, je ne savais pas ce qu’elle contenait. J’ai essayé de revendre le pistolet mais… »
« En sortant, le 27 décembre, je comptais menacer quelqu’un pour avoir un billet. » La présidente intervient : « Monsieur, quand on n’a pas à manger, on peut aller au secours populaire, par exemple. » Le prévenu reste franc : « Je sais, je sais, je sais, madame. Là, vous parlez à quelqu’un qui à ce moment-là n’avait plus de méthadone. J’ai croisé une femme avec un enfant, j’ai pas osé, je suis père. J’ai croisé une vieille dame, j’ai pas osé. Je suis arrivé à Aldi sans idée préconçue. »
Et pourquoi il visait la caisse ? La réponse n’appelle aucun commentaire : « Parce que je suis un drogué, madame. Y a pas que le manger, c’est certain. Pour les gens comme nous, c’est pas une priorité. »
Il a fini par le dire à sa compagne parce que le battage médiatique local lui a fait « peur ».
Dureté
Pour finir, le père de sa compagne lui a « avancé » de la méthadone. A une juge qui veut savoir pourquoi il n’est pas allé en acheter sur ordonnance, le prévenu explique que le centre qui le suivait, l’a tout simplement radié lorsqu’il a manqué un rendez-vous, sans prévenir. Pas de pitié, s’il dit vrai : on n’attend plus deux ou trois « lapins », dès le premier on raye le nom de la liste, et ça n’est pas sans conséquences. Qui se plaint encore que les temps soient laxistes ? On ne voit que dureté partout.
« Je n’ai pas pris d’arrêt maladie. Mais je regarde un peu plus le parking »
Le prévenu dit à la victime : « Tous les maux dont vous souffrez, j’en suis désolé. Je n’avais pas l’intention de … » Il est ému. La victime s’avance à la barre, justement. Elle aussi, elle est franche. « J’ai repris le travail tout de suite, je n’ai pas pris d’arrêt maladie. Mais je regarde un peu plus le parking, et aussi le matin, quand il fait encore nuit. » Puis elle dit sa position dans la vie : « Je me bats pour les femmes qui vont au boulot tous les jours, pour leurs enfants. Mes enfants, je leur donne un exemple, mon exemple. »
« Beaucoup de choses ont changé depuis ce jour. Je sais que je peux partir et ne pas rentrer »
Toujours aussi sincère et dans sa mesure à elle, elle poursuit : « Mais il y a beaucoup de choses qui ont changé depuis ce jour. Mes enfants ont eu peur. Je sais que je peux partir le matin et ne pas rentrer le soir. » Ces derniers mots percutent car ils disent bien l’effraction qui a eu lieu dans un quotidien qui ne connaissait jusqu’alors que les soucis et les charges d’une vie de travail et de famille.
La procureur saura en parler (la magistrate est très attentive à tout ce qui se dit, dans le box comme à la barre). « J’aime beaucoup mon travail. J’ai été très soutenue. » Elle conclut sur sa façon de ne voir « que le bien chez les gens » et l’homme qui répond d’actes graves en est touché, au sens fort. C’est pas du cirque.
Méthadone et Valium pour tenir le coup en prison
Au casier du prévenu 3 condamnations, dont l’une pour vol, l’autre pour violence, la dernière pour conduite sous stups. Le tribunal retiendra l’état de récidive légale pour celle de 2019. En prison il prend 60 mg de méthadone par jour et du valium. Se sevrer c’est dur. « Sans la drogue, je suis nerveux. On me donne aussi du Valium pour dormir. » Il a deux enfants et ne les voit plus, cette simple évocation le plonge dans d’autres larmes. A part ça, il a un bac pro et a toujours travaillé mais sa toxicomanie lui vaut une vie malgré tout instable. Ou alors c’est lui qui est instable et la dépendance aux shoots l’illustre. On ne sait pas.
« La réaction de madame force le respect »
La procureur-adjointe du parquet de Chalon se lève. « La réaction de madame force le respect et suscite l’admiration. Mais, la victime ne doit pas se mettre en danger. C’est avant tout une réaction reptilienne. » Ce que dit la procureur c’est qu’une personne attaquée peut se prostrer ou rester sidérée ou réagir, mais dans les trois cas, elle ne décide pas. C’est ainsi.
« Monsieur a admis avoir voulu faire peur. Il a toujours reconnu les faits, c’est à son crédit. Il a reconnu avoir causé un préjudice à la victime » La magistrate met en parallèle la vie que mène le prévenu et les choix de la victime.
Les effets de la parole, d’une parole incarnée et placée aux bons endroits
Ceux que l’usage de la parole intéresse, peuvent venir assister aux audiences les jours où cette procureur requiert. Ils pourront ressentir, au-delà des qualités oratoires, les effets d’une parole lorsque celui qui la profère, l’incarne.
On ne parle pas du pouvoir que sa fonction confère de fait à un procureur, aux substituts, non. Le pouvoir bien compris dispense en principe d’avoir à en faire la démonstration, surtout dans un lieu où tout acte autre que juridique est prohibé. On parle bien, ici, de la force d’une parole, lorsqu’elle est incarnée et placée aux bons endroits. C’est pas rien !
La procureur marque le pas sur l’effraction que cause une telle violence dans une existence
« Tout tourne autour de la situation sociale de monsieur qui dit – et je m’inscris en faux – n’avoir pas eu le choix que d’aller au contact de cette femme qui va travailler (le timbre de voix est dense, et la voix va monter sur les derniers mots) pour nourrir ses enfants. Vous le direz coupable. »
L’agression du 27 décembre a valu 12 jours d’ITT à cette caissière au tempérament entier. La procureur marque le pas sur l’effraction que cause une telle violence dans une existence. Quelque chose s’ouvre qui, même si sur le coup la femme ne s’est pas démontée, demande ensuite un travail d’élaboration psychique qui prend du temps, et se traduit par une hypervigilance, un sommeil perturbé, etc. Et ce savoir nouveau : on peut partir le matin et ne pas rentrer le soir. On finit toujours par se savoir mortel, mais que ça soit du fait d’un tiers reste sacrément violent et la procureur parvient à en faire ressentir le poids.
« Je n’admettrai JAMAIS que quelqu’un vienne dire au tribunal que c’est la faute de… ou de… ou de… »
D’une voix forte, le regard fixé sur le prévenu, la procureur s’adresse à lui : « Monsieur, il y a urgence à ce que vous assumiez complètement vos responsabilités. Comment un homme qui est inséré, qui a travaillé, qui a des enfants, qui a un suivi, qui connaît les maillages sociaux et sanitaires… Comment avez-vous pu vous munir d’une arme ? C’est très grave. Il va falloir, monsieur, aller chercher au fond de vous ce qui vous conduit à consommer des stupéfiants, parce que je n’admettrai JAMAIS que quelqu’un vienne dire au tribunal que c’est la faute des stupéfiants, ou de l’alcool, ou d’un médecin qui n’était pas là le bon jour. »
Le prévenu regarde la procureur. Il la regarde vraiment
« Alors, monsieur, souvenez-vous de votre victime, tous les jours ! D’elle et des choix qu’elle fait. Il est grand temps, monsieur, à l’âge qui est le vôtre, d’entamer des soins, et pas seulement d’aller chercher une ordonnance pour avoir un traitement de substitution (sans faire ce qu’il faut pour qu’un jour il puisse s’en passer, ndla). »
Le prévenu regarde la procureur. Il la regarde vraiment. Il ne fait pas que subir ses paroles, non, il l’écoute et il se sent concerné. C’est un moment d’audience, ça n’arrive pas à tous les coups.
La procureur requiert une peine de 5 ans de prison dont 3 ans seraient assortis d’un sursis probatoire pendant 3 ans.
« Il a posé l’arme sur le comptoir, elle était posée ! »
Il ne doit pas être facile de passer après, mais la défense ne va pas démériter. Maître Andali plaide pour tailler un costume à la mesure de l’homme qu’elle défend. « Quand on est victime, il n’y a pas de petits braquages, mais par contre il y a de grands braqueurs et de petits braqueurs. » L’avocate plaide contre l’idée que le prévenu aurait réellement préparé son coup. Par exemple il a dénoué ses cheveux mais n’a pas mis de cagoule. « La presse en a fait des gros titres, avec le mot ‘’braquage’’ mais même la victime a dit qu’il était calme, très calme, et il a posé l’arme sur le comptoir, elle était posée ! »
« Il n’a pas de volonté autre que celle de se soigner et de s’en sortir »
« Le début de ce dossier, c’est quelques mois avant. Il dit qu’il n’avait plus de rendez-vous chez le médecin dans le centre de soins et qu’il a dû passer par le marché noir… C’est ce qui l’a conduit à ce 27 décembre. C’est tout une histoire de vie, une triste vie, finalement. Quand on a une telle addiction, est-ce qu’on peut prendre les bonnes décisions ? Il avait réussi à arrêter, une fois, mais tout a redégringolé.
Mais il est capable, il peut y arriver ! Il n’est pas dans le déni. C’est une histoire de vie à garder en tête, conclut Elise Andali : il n’a pas de volonté autre que celle de se soigner et de s’en sortir. »
A 17h15, le tribunal rend sa décision : 4 ans et demi de prison
Retient l’état de récidive légale, dit le prévenu coupable et le condamne à la peine de 54 mois de prison dont 36 mois sont assortis d’un sursis probatoire pendant 3 ans, avec les obligations de soins (addcito et psycho), de travailler, d’indemniser les parties civiles, de payer le droit fixe de procédure, et les interdictions de paraître au magasin Aldi, ainsi que de tout contact avec la victime.
Le tribunal ordonne le maintien en détention pour la partie ferme.
Le tribunal reçoit la femme en qualité de partie civile et lui octroie une somme au titre de son préjudice moral, reçoit également monsieur X, représentant de la SARL, et fait droit à sa demande de sommes pour un préjudice économique : baisse drastique de la fréquentation du magasin la semaine qui a suivi le battage médiatique sur un « braquage », et embauche d’un vigile pour rassurer tout le monde. Il y en a pour pas loin de 10 000 euros.
Florence Saint-Arroman



